
[Il faut que j’en parle à Marina. Il faut que j’essaie de savoir ce qu’elle pense de ça.]
— Tu en penses quoi, toi, de la polygamie ? lui ai-je demandé, tandis que Gilou semblait s’étouffer avec le gros pain au chocolat qu’il était en train de vouloir enfourner en une seule fois.
— Cha y est ! s’exclama-t-il la bouche pleine. Charlie a enfin décidé de monter un harem !
Je le regardai avec stupéfaction. Cette question ne s’adressait pas à lui. Pourquoi se mêlait-il de ce qui ne le regardait pas ?
— Dis … (il enfourna les quelques miettes qui lui restaient dans les mains) Tu n’as pas besoin d’un associé, à tout hasard ?
Marina le fit taire, et demanda :
— Quel genre de polygamie ? Polygamie officielle ou polygamie extraconjugale ?
Elle a toujours de ces mots ! Moi, quand je pense polygamie, je pense tout simplement à pouvoir coucher avec plusieurs nanas sans que cela pose le moindre problème …
— Un mec qui a plusieurs nanas, par exemple, qu’est-ce que tu en penses ?
— Un mec marié ?
— Non, non … Un mec comme moi … Enfin, heu ! … Un mec comme Gilles, quoi. Un mec quelconque, pris au hasard …
— Vas-y ! s’écria Gilou. Dis à tout le monde que je suis polygame ! Tout le monde va finir par le savoir ! Merci pour la discrétion, Charlie, merci pour tout !
Et, en prenant la mine du type aigri, il ajouta :
— Mais je ne t’en veux pas du tout, tu sais bien.
Marina se donna un petit air précieux, et fit :
— Tu as lu, les Liaisons Dangereuses ?
— Non …
J’en ai entendu parler, mais je n’ai pas lu le livre. Je n’aime pas bien lire. Je préfère attendre que les livres soient adaptés au cinéma : c’est plus rapide à consommer, et il y a donc moins de frustration si l’on n’aime pas la fin. Et puis, Les Liaisons Dangereuses, sur grand écran, ça ne saurait tarder : les Américains sont en plein tournage.
— Il faut que tu lises ce livre, dit-elle, comme si elle était déjà prof de français.
— Le film va sortir … essayai-je comme échappée.
— Non, non ! Il faut que tu lises le livre. Un film ne remplace jamais le livre qu’il est censé adapter. Tu verras, c’est génial …
Elle s’arrêta un instant sur ce qu’elle venait de dire, comme si le mot ne lui convenait pas, et puis, finalement, elle fit :
— Je ne vais pas te parler de ce livre. Je vais te dire tout simplement ce que j’en pense, moi, de la polygamie telle que tu l’envisages …
— Oh ! Tu sais, je n’envisage rien, me défendais-je déjà. C’est une question innocente, comme ça, pour parler de quelque chose …
— Allez, allez ! Soyons honnêtes : vous, les hommes, vous êtes instables. « One foot in sea, and one on shore, to one thing constant never … » Et ce n’est pas moi qui le dis, c’est Shakespeare lui-même.

Je me rappelai la citation du prof d’anglais, la semaine dernière. Elle apprend bien ses leçons, Marina. Moi, je ne m’en souvenais déjà plus.
Un truc qui signifie grosso modo : « un pied dans l’eau, un pied sur le rivage, toujours hésitant entre les deux … »
— Tu trouves cela normal, toi, me demanda-t-elle, que les mecs qui courent les jupons, on les qualifie de Don Juan, et que les nanas qui courent les caleçons, on les traite de … garces ?
Sa remarque fit mouche. C’était pourtant vrai. C’est exactement cela, la réalité.
— Alors ? renchérit-elle, fière de m’avoir coincé.
Je regardai Gilles un moment, et comme il ne savait pas trop quoi dire non plus, je fis :
— Je ne trouve pas ça très normal, c’est vrai, mais, d’un autre côté, il y a une justice … Vous, les femmes, quand vous trompez les hommes, c’est toujours par derrière, avec fourberie et cruauté, et je pense que c’est de là que vous tenez votre qualificatif de garces. Nous, les hommes, ce n’est pas pareil. Ce n’est pas nous qui courtisons : on ne fait que subir vos assauts répétitifs … Parfois, on résiste un peu, mais souvent, on n’a guère le choix de ne pas céder à la tentation …
— Vos arguments étant si convaincants … termina Gilou.
— Vous êtes mesquins ! s’énerva Marina. Les Don Juan dont je parle sont ces gens qui ne peuvent pas s’empêcher d’aligner les conquêtes, comme s’il s’agissait de défis à relever. Des mecs à la libido trop développée, qui ont toujours les bourses pleines et qui ne savent jamais comment se les vider !
— Libido ? releva Gilles.
Fafiots