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Vendredi 11 juillet 2008
C’est à trois cent mètres du collège que j’ai déplié le mot pour la première fois. En guise de lettre de rupture, Marina n’arrêtait pas de me dire qu’elle m’aimait. C’était pathétique.
Sur mon vélo, je devais ressembler à un pantin dont on vient de laisser tomber les ficelles. Le coup de massue que la vie venait de m’asséner m’avait littéralement envoyé au tapis, et bien que je fis tous les efforts inimaginables pour garder ma colonne vertébrale à la verticale, je sentais que tout le poids du destin s’accumulait sur mes épaules et que le sol ne faisait que se dérober sous mes pieds.

Lorsque Jules arriva à ma hauteur, j’étais anéanti.
Jules et moi, nous nous connaissons depuis la maternelle. Alors autant dire qu’il me connaît :
— Qu’est-ce que tu viens de mettre dans ta poche ? il me fait.
Il est suivi de Salomon.
Salomon, il n’est pas juif : il est français de père tunisien. Comme quoi l’on peut avoir de la famille musulmane et avoir des potes qui vous donnent un surnom juif. J’essaie de me donner une contenance, et je réponds :
— Ah, mon salaud, tu as toujours les yeux où il ne faut pas, toi !
— Mauvaise nouvelle ?
— Hein ? Non, non ! Tout va bien !
Il se tourna vers Salomon, mais ce dernier était en train d’ajuster sa pince à vélo sur le pantalon :
— Tu te fous de ma gueule ? me demande Jules d’un air poli.
Le problème, avec les potes de toujours, c’est que l’on ne peut rien leur cacher. Plus de vie privée, plus d’intimité, plus de décence possible. Nous avons beau essayer de leur cacher nos petits tracas, c’est plus fort que tout : tout transparaît, comme si eux et nous ne faisions qu’un, et moi, je n’ai pas envie de parler du départ de Marina. Ça ressemble à un cauchemar, ça.  Donner de l’importance à une situation catastrophique, c’est faire en sorte qu’elle devienne désespérée.

Putain de bordel de morte couille ! C’est tout de même le pire qui pouvait m’arriver dans ma vie, ça, de devoir encaisser une séparation avec Marina !

Je ravale ma salive.
— Je me demande si j’aurai assez d’argent… je pense tout haut.
— Holà ! Du calme, Charlie ! Tu as l’air complètement démoli ! s’exclame Salomon.
— Et puis c’est loin…
— Qu’est-ce qui est loin ? demande Jules.
— Je vais perdre les pédales, si je n’y vais pas…
Salomon et Jules se regardent comme deux interprètes qui ne comprennent plus ce qu’ils doivent traduire.
— C’est quoi, ce mot, que tu as remis dans la poche ? me harcèle Jules.
— Mes parents ne me laisseront jamais y aller, il ne faut pas se leurrer…
— Tu veux aller où ? fait Salomon.
N’ont-ils pas fini, ces deux-là ? Ils ne vont donc jamais me laisser tranquille avant que je me décide à lâcher le morceau ?
— Après tout, si vous y tenez tant que ça…
Je glisse la main dans ma poche et en sort un petit bout de papier tout froissé :
— Tenez !

Jules s’empare du trésor, le déplie, le parcourt des yeux avec le regard de Salomon juste au-dessus de son épaule, et il me fait :
— Ben… C’est pas la peine de te miner pour ça. Des modèles mieux que celui que tu as en ce moment, il y en a plein partout, et ce n’est pas forcément cher. Et puis, tes parents, tu n’es pas obligé de leur dire, non ? Tu leur diras quand ce sera fait, qu’est-ce que ça change ?
Salomon lève les yeux au ciel :
— En plus, il n’y a qu’à traverser la grand rue et on y est. Pas de quoi en faire tout un flan !

Jules me rend mon papier. Je fronce les sourcils et y jette un œil.
Qu’est-ce qui se passe ? C’est tout l’effet que ça leur fait, d’apprendre que Marina va partir vivre à Nantes ?

Sur le papier, il y a écrit :
« Acheter un VTT prix maxi 3500 francs. Voir chez l'Emile Cycles. »

Pourquoi faut-il toujours que j’aie plein de pense-bêtes au fond des poches, d’abord ?


urgent
par BREGMAN publié dans : 43. Fin damnée
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