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Jeudi 8 juin 2006

 

[Que me conseillez-vous, vous autres ? De m’avancer vers elle le regard profond, et de prendre ainsi mon courage à deux mains pour lui avouer ma flamme tout naturellement ?]

 

 

Non. Vous avez peut-être les idées claires, mais vous ne faites vraiment pas de bons conseillers. On voit bien que vous ne vous mettez pas à ma place. Je n’ai jamais dit des choses pareilles à une fille, moi ! Et puis, Marina, ce n’est pas n’importe qui. Ce n’est pas seulement une jolie tête sur un joli corps : c’est aussi, et surtout, une grande intelligence, dotée d’une finesse très subtile, que seuls les mâles à l’imagination débordante sauront apprivoiser. Avec quelqu’un comme elle, ce qui importe le plus, ce n’est pas ce que l’on dit, mais la manière dont on va le dire ! Avec Marina, « je t’aime », ce n’est pas de la parole en l’air, ce n’est pas de la rigolade ou de la tentative de dernière minute. Ça se prépare, ça s’étudie. Ça s’examine avec patience et minutie, ça se révise ! Le cœur de ce petit ange terrestre n’est certes pas un coffre-fort, mais désirer en sonder les moindres recoins exige malgré tout autant d’agilité et de tours de passe-passe que s’il s’agissait de dévaliser la Banque de France elle-même.

Faire la cour à certaines personnes exige tout autant de dextérité que pour l’escalade des forteresses, mais ça, visiblement, vous ne l’avez pas compris !

 

Et puis, de toute façon, n’est-ce pas la moindre des choses, que tout cela soit si compliqué ? Si cela était simple, d’autres pourraient le faire avant moi ! Ce n’est pas plus mal, au final, que la sélection se base sur la difficulté ! Si tout revenait toujours aux plus rapides, les plus lents seraient toujours les plus démunis. Ce serait lassant.

Ici, au contraire, il faut faire preuve d’imagination, de volonté, d’audace et de persévérance, d’agilité et de rigueur ! Des qualités que l’on n’acquiert que grâce au temps !

D’autres mâles en chaleur peuvent bien passer avant moi, si cela les amuse. Mon assiduité à l’effort sera tôt ou tard récompensée : qu’ils le sachent ou pas, devant eux ou dans leur dos, ils seront détrônés ! Car la médaille revient toujours à ceux qui l’ont désirée le plus, et comme la médaille se trouve être Marina, croyez-moi que je lui ferai honneur ! Le mot aimer ne sortira pas de ma bouche comme s’il s’adressait à ma soupe du soir ! Et quand bien même on me clouerait le bec, je trouverais encore de plus remarquables stratégies afin de la séduire jusqu’à ce qu’elle se donne à moi !

 

La séduction, ce n’est guère autre chose qu’une affaire de mise en valeur : des jolies phrases, des jolis gestes, de l’assurance et puis un peu de mise en scène. Je crois qu’il faut partir en croisade avec ça. Tu peux prendre ton armure si tu y tiens, mais sans les jolies phrases, tu n’iras pas bien loin.

Comment lui dire que je l’aime ?

Il y en a qui le disent avec des fleurs, paraît-il. Mais c’est ringard. Cette méthode-là, elle est dépassée. C’est une recette de grand-mère qui a mal vieilli. En plus, il paraît qu’il y a un langage très codé, comme le nombre de roses que tu offres et la couleur que tu y mets … Par exemple, n’offre jamais des roses en nombre pair : tu passerais pour un goujat ! Les roses, c’est toujours en impair. De plus, une, c’est un peu radin. Trois, c’est mieux ! Cinq, pourquoi pas, mais franchement, sept, c’est l’idéal. Le chiffre sept a toujours suscité toutes les polémiques et tous les mystères : sept couleurs dans l’arc-en-ciel, sept notes de musique dans une gamme, sept merveilles du monde, sept nains avec une seule Blanche-Neige, sept péchés capitaux … Alors, sept roses, tu n’imagines même pas ! Seules sept roses rouges seront à la hauteur de ton amour passionné ! Par contre, évite les sept jaunes, car tu passerais pour un petit malin qui aurait des infidélités à se faire pardonner ! Avec les prudes, en revanche, ose la rose blanche, car il n’y a rien de tel. Celui qui offre une rose blanche à une vierge, la verra succomber à ses allures de gentleman au point qu’elle ne le restera pas !

Bref. A moins d’être certain que celle que tu convoites connaisse ce langage très particulier des roses et des marques de galanterie, tu éviteras donc les roses pour le moment. Lui refaire le lacet défait obtiendra à coup sûr des résultats bien meilleurs. Encore faut-il avoir toujours l’œil rivé sur ses pieds, je te l’accorde : ce qui fera de toi un véritable fétichiste de la chaussure, c’est possible. Mais il faut savoir ce que l’on veut, dans la vie. Donc, prends-moi au pied de la lettre : d’abord tu lui marches sur les pieds, et ensuite, tu lui cires les pompes !

Cette méthode un peu rustre aura au moins eu le mérite de te faire remarquer.

Ma manière à moi n’arrange pas trop les choses, car jusqu’à présent, j’ai toujours voulu séduire toutes les filles qui se présentaient à moi. Si je me mets à devenir sérieux, elles ne vont donc plus très bien savoir sur quel pied danser, les pauvres ! Si elles apprennent, en plus, que j’ai finalement décidé d’essayer de n’en aimer qu’une, cela risque peut-être de semer la zizanie. C’est terrible, la zizanie, parmi les filles : elles iront peut-être jusqu’à se battre. Se harponner d’injures et s’empoigner par les cheveux, se traiter de garces et s’enfoncer les bagues dans le cou, se lancer des vulgarités sordides et se déchirer les vêtements, s’agripper à leurs décolletés et se tirer les jupettes, se racler leurs fonds de teints et s’arracher le rouge des lèvres, se griffer les bras et se mordre les cuisses, jouer des élastiques et se baisser les culottes.

Holà ! C’est une histoire terrible, que j’imagine là ! Une histoire à en découvrir plus d’une paire, des jolies fesses rebondies !

  

 

 

[tourner la page vers l'épisode 3 du chapitre 6]

  

 
 

par JEPEH & BREGMAN publié dans : 06. Comment dire "je t'aime" ?
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