Matières

Mercredi 6 août 2008
Comme l’institution pédagogique a toujours du mal à laisser partir ses précieux élèves, le Brevet des Collèges a eu lieu dans nos salles d’études, comme s’il nous fallait encore… étudier.
Il faut dire qu’ils s’étaient donné la peine : la salle avait été entièrement vidée, nettoyée, lessivée, puis remeublée dans le style « épreuve d’examen ».

Le style « épreuve d’examen » est un style très particulier qui semble faire l’apologie de l’individualisme exacerbé, et même poussé à l’extrême. Finies, les tables doubles sur lesquelles l’on peut se donner des coups de coude et se livrer des réponses en douce ! Terminés, les échanges intempestifs de fafiots en tous genres, de stylos truqués et de gommes truffées de dates et de mots codés ! Dans le style « épreuve d’examen », les tables sont IN-Di-VI-DU-ELLES. Nos cœurs gravés et nos mots doux : exit ! Nos Marina par ci et Marina par là, nos Charlie et Marina for ever, découpés dans le bois à la pointe du compas, ou nos I love you, tu me manques, rdv à midi, etc., passés et repassés au feutre indélébile, tout ça a disparu et a laissé place à un style dénuée de toute espèce d’impatience sexuelle, hormonale ou amoureuse. Aujourd’hui, ils ont ressorti les tables neuves, celles qui ne servent jamais, celles qui doivent dormir dans les catacombes des sous-sols, au bout de passages secrets qui doivent être gardés par un maître des clefs aussi vieux que le père Fouras ou alors par des petits gnomes aussi agiles et malins que des Passe-Partout.

Jamais, je n’avais remarqué que notre collège était un Fort Boyard à part entière, et
jamais je ne m’étais aperçu que certains mystères méritaient d’être élucidés.
Dommage. L’année prochaine, je n’y serais plus convié, et il faut croire qu’il faut toujours se réveiller au moment où les épreuves deviennent les plus joviales !

Salle déco pour les salles d'examens !
Tout le monde ne devait pas partager mon avis.
Il faut dire que passer cette épreuve de brevet des collèges ne m’angoisse pas plus que de monter sur mon vélo pour me faire prendre l’air.
Sept points.
Sept points à obtenir et c’est gagné.
C’est comme si je l’avais déjà, car même en admettant que je décide d’avoir un trois sur vingt dans chacune de nos trois matières, on me le donnera quand même, ce magnifique diplôme aux lettres bien calligraphiées et aux tampons bien aiguisés !

Isabelle, pourtant, a eu le temps de se ronger les ongles jusqu’aux mognons, avant qu’ils ne se décident à nous distribuer les sujets. Il faut dire qu’en ayant eu trois de moyenne toute l’année dans chaque matière, il est beaucoup moins probable qu’elle s’en tire aussi bien que moi.
La pauvre. J’imagine la pression familiale, les menaces du père et les cris de sa mère : « si tu ne l’as pas, on te confisque le scooter ! »

Remarquez que, pour elle, la suppression du scooter serait un bien joli cadeau pour les automobilistes qui la croisent ou la doublent tous les matins !
— T’es prête ? je lui chuchote en lui adressant un clin d’œil.
— J’ai mal au bide ! gémit-elle.
— Me dis pas que tu as tes règles, quand même !
— Ben non ! J’ai pas mes règles ! J’ai la trouille, bordel ! J’ai jamais rien compris aux équations ! Tu m’aides, dis ? Tu m’aides ?
Le surveillant chauve aux lunettes brillantes s’est écrié « Silence ! Je ne veux plus entendre le moindre mot ! Je distribue les sujets et vous pourrez les retourner seulement quand je vous le dirai ! »

Il a distribué ses sujets à tous les élèves dont le nom de famille va de A à E.
Il est retourné s’asseoir et a pris sa grosse règle en fer.
Il a donné trois grands coups sur la table toute neuve et tout le monde a fait shiiit pour retourner la feuille.

Première question : trois points.
Deuxième question : un demi point.
Troisième question : un problème de géométrie hyper facile qui vaut six points.
Quatrième question…
Bah, le reste, je m’en fous. Je n’ai qu’à faire la troisième question.

Un quart d’heure.
J’ai levé le doigt et j’ai dit : « Est-ce que je peux sortir, Monsieur ? J’ai fini. »
Ce satyre m’a annoncé que personne ne devait sortir avant une heure de travail, alors j’ai fait tout ce que j’ai pu et je me suis rendu compte que je pouvais avoir quatorze sur vingt :
— Monsieur ? Je peux sortir, maintenant ?

Le monsieur est venu zieuter ma copie et il a pris un air outré : « Mais vous n’avez pas fini ! »

Je me suis levé en mettant mes affaires dans mon sac, et j’ai dit :
— Z’avez qu’à donner le reste de mon temps à ma copine Isa ! Moi, vous savez, le Brevet…
— Quoi, le Brevet ?
— Ben, je l’ai déjà, alors l’heure qui reste, je préfère autant la passer dehors avec ma copine !

Je suis sorti et il était grand temps, tellement que l’air commençait à sentir le phoque.

Marina était déjà dans le couloir, elle m’a sauté au cou, et elle m’a dit :
— On va chez moi ?

Le sourire jusqu’aux oreilles, je me suis exclamé :
— Excellente proposition ! Allons donc breveter une nouvelle position !


Par BREGMAN - Publié dans : 101. Fin damnée - Communauté : Ados des années 80-90
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