Mercredi 3 janvier 2007
[— Elle avait un ventre aussi gros, avant de partir, ma femme ?]
Ma mère répond que Madame Duchemol a peut-être un petit embonpoint, mais que l’âge y est sans doute pour beaucoup.
— Et puis vous avez eu beaucoup d’enfants, Madame Duchemol, pas vrai ?
Non. Madame Duchemol et Monsieur Duchemol n’ont jamais eu d’enfant.
C’est pour ça qu’ils ne restent jamais à la maison à Pâques, et que leur voisin l’ingénieur, il peut utiliser leur jardin tant qu’il le souhaite pour cacher les petits œufs, les poules, les canards, les poissons ou toutes les cloches qu’il lui plaira de cacher pour faire plaisir à ses enfants.
Sauf que les enfants de l’ingénieur, je crois que ça ne leur fait pas beaucoup plaisir, de chercher les chocolats jusqu’à chez Monsieur Duchemol. Il n’y a qu’à se fier à la façon dont leur mère les tire par le bras vers les buissons vers lesquels ils n’osent pas aller !
Nous, Benjamin, Virginie et moi, nous sommes bien contents : tous les ans, le nez collé à la vitre, nous faisons des paris passionnés sur le poussin gagnant !
Qui trouvera la poule aux œufs de chocolat en premier ?
Le suspens est parfois insoutenable, car la partie peut durer plus d’une demi-heure, d’autant plus que la mère poule ne lâche jamais la main de ses poussins, de peur qu’un renard ou qu’une vipère se soit faufilée dans le petit parc ! Il y a deux ans, les résultats du tiercé étaient tellement longs à venir que le voisin, il est tombé à cours de pellicule, pour son appareil photo. Qu’est-ce qu’elle s’est énervée, sa femme ! On aurait dit que c’était la coupe d’eau qui faisait déborder le vase.
— Houlà ! Il y a du grabuge chez l’ingénieur, on dirait ! s’était régalé mon père.
C’est là qu’on a appris que l’ingénieur, il dort sur le canapé depuis deux ans, et qu’au lieu de passer son temps à faire des calculs, il ferait mieux d’aller consulter un spécialiste pour ses ronflements, et que si cela continuait comme ça, elle, elle se tirerait avec ses fils chez sa mère, en le laissant tout seul avec sa calculatrice et ses stylos, et même que sa mère à elle, elle serait bien contente de voir rentrer sa fille à la maison après tout ce temps de perdu avec ce mari qui ne lui consacre jamais une journée dans le week-end, parce qu’elle a toujours dit qu’un mec capable de perdre quinze jours sur le calcul du nombre idéal de poils à planter sur la tête d’une brosse à dent, c’est quelque chose de pathétique et que le pathétique est l’ennemi du couple tout comme le loup est l’ennemi du mouton !
Vive Pâques !
— Et nous, pourquoi on ne cherche pas les chocolats dans la maison ? avait demandé Virginie, il y a quelques années.
— Vous êtes grands, maintenant ! C’est bon pour les bébés, ce manège ! s’était empressée de se justifier ma mère.
Benjamin et moi en retirions une certaine fierté : aux yeux de ma mère, nous étions donc des « grands » !
Nous portions alors à la bouche le premier morceau de l’oreille cassée de notre lapin géant, ou bien une écaille de la nageoire dorsale de notre poisson à la contenance encore plus impressionnante que l’apparence, et nulle autre saveur nous paraissait pouvoir constituer de meilleur substitut affectif que celle du fameux chocolat de Pâques !
Finalement, ça tombe bien, cette petite période de Pâques, en l’absence de Marina !
Une petite cure de substitut affectif me fera le plus grand bien !
Cette année, Benjamin peut bien me défier : je finirai mon lapin avant qu’il ait atteint ne serait-ce que les dents du sien ! J’aurai avalé les deux oreilles qu’il en sera encore à se débattre contre la rigidité de son emballage !
Benjamin, il n’est pas amoureux, d’abord. Le chocolat, il n’en a pas besoin !
Cette année, c’est moi, qui suis prioritaire !

Lien vers : Tintin en Espagne (chapitre 25 épisode 1)
Par JEPEH & BREGMAN
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Publié dans : 24. Petites gourmandises compensatoires
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