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On fait l'appel !

24. Petites gourmandises compensatoires

Lundi 11 décembre 2006

 

Tu parles d’une poésie !
Aujourd’hui, c’est samedi. Il pleut comme vache qui pisse, et je sens le chien mouillé.
— Il y avait du courrier pour toi ? a demandé ma mère suspicieuse.
Evidemment, elle doit se douter de quelque chose. Moi qui n’allais jamais récupérer le courrier, me voilà au garde-à-vous dès que passe le facteur.
— Programme télé. C’est tout.
Je bougonne.
Je suis d’humeur bougonne aujourd’hui.
Il pleut, je n’arrive pas à faire ma rédaction de français, je ne comprends plus rien à la géométrie, je ne comprends plus le moindre mot de mes cassettes d’anglais qui pourraient d’ailleurs faire l’effort de communiquer en français de temps en temps, j’attends ta lettre, et ce maudit facteur ne me ramène jamais rien, hormis ce petit sourire en coin, du genre « toujours rien pour toi, mon petit bonhomme, ah ah ! c’est dur, la vie, hein ? », et en plus, ma mère n’arrête pas de m’observer par la fenêtre …
Si elle croit que je ne la vois pas, planquée derrière ses rideaux qui bougent tout seuls …
 
Je bougonne.
Le programme télé, ils sont tous à se jeter dessus comme s’il s’agissait d’une denrée rare, un truc qui est censé leur changer le cours des choses et la face du monde. Ils sont tous là à mes pieds, mère, sœur, frère, comme des chiens qui n’auraient pas eu à manger depuis deux jours, et à qui je serais en train d’amener la petite pâtée inespérée.
Bas les pattes !
Le téléstar est à moi. Il pleut comme vache qui pisse et je sens le chien mouillé. Donc, le programme est à moi.
Tu parles d’une poésie.
 Certaines presses mettent de meilleure humeur ;)
 
Du coup, j’ai écrit ça.
Tu vas te moquer.
Si, je le sais bien, tu vas te moquer. Tu vas dire que ce n’est pas de la poésie. Mais comme je bougonne, moi, je dis que c’est de la poésie de bougon, c’est tout. C’est un style. Un peu particulier, certes, mais c’est mon style. Mon style de quand je suis bougon :
 
Mon oreiller est une bouée pour mes larmes
Je n'arrive pas à oublier ces rues d’Espagne
Aux rires d’enfants gorgés de trop se déployer
Aux taureaux ailés et au soleils flamboyants
Aux arènes perdues et au sable mouvant
 
Qu'est-ce que c'est que ce vide d'ombre
Que même la lumière ne pénètre ?
 Ma clef se serait-elle froissée ?
 
Les mots sont des graines d’images
Je les arrose tous les soirs
 
Ma vue se trouble, mon œil s'efface et ma mémoire s'invente
Mes paupières t'ont fait disparaître et plus rien ne me contente
 Est-ce donc l'amour
Que tu as emporté ?
Ou bien ma vie que tu as arrêtée ?
 
Qu'est-ce que le vide m’encombre !
Que la lumière tarde de renaître !
 Ma fée se serait-elle volatilisée ?
 
Les maux sont des migraines de mages
Je n’ai rien d’autre à faire
Que de m’en arroser le désespoir
 
Aujourd’hui, c’est samedi. Il pleut comme vache qui pisse, et je sens le chien mouillé.
Je n’ai pas le cœur à faire de la poésie qui rime, moi.
— Allez, ça va. Je vous le laisse, le programme télé ! J’ai une rédaction à terminer, moi ! Si vous croyez que je n’ai que ça à faire, d’aller au courrier et lire le programme télé !
 
Par JEPEH & BREGMAN
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