Lundi 15 janvier 2007
Eh bien non ! Tu n’auras pas de poème, Marina !
Car, vois-tu, il y a des choses bien plus importantes, dans la vie, que d’écrire des poèmes !
Pour tout te dire, en ce moment, j’ai d’autres préoccupations, d’autres soucis, d’autres angoisses !
C’est bien simple : il s’agit d’une catastrophe, d’un désastre. Tout un monde qui s’écroule. Un tremblement de terre, un effondrement souterrain, un tsunami, une tempête, que dis-je, une tempête ? Une tornade ! Un cyclone !
Un déluge de désillusions sur le désert de mes quinze ans !
Non, ce n’est pas l’appendicite. Ça, c’est passé. Je suis en bonne santé, moi, et la grande faucheuse a enfin compris que ce n’était pas le moment de venir me casser la pipe, vois-tu !
C’est autre chose. Quelque chose de terrible !
Quelque chose qui ne va pas du tout : on est samedi, nous sommes à deux jours de la rentrée, et je n’ai toujours pas eu de lettre de toi.
J’ai émis des hypothèses :
— Première hypothèse : ma lettre n’est pas arrivée chez toi …
— Deuxième hypothèse : ma lettre ne t’a pas plu, et donc, tu ne m’as pas répondu …
— Ou alors, ce qui ferrait une troisième hypothèse : ta lettre n’est pas encore arrivée …
Si ta lettre a du retard, ce n’est pas grave. J’attendrai. Je devrai seulement mettre mon poing dans la figure d’Armand si c’est à cause de lui.
Si ma lettre ne t’a pas plu, par contre, c’est plus embêtant. Non seulement je ne pourrai pas me défouler sur quelqu’un, mais en plus, ça me rendra très triste, parce que de la colère qui n’arrive pas à s’exprimer, ça donne de la tristesse.
A moins que ce soit la tristesse qui ne veuille pas s’exprimer qui donne la colère. Ça dépend de comment on voit les choses, sans doute.
Et si tu n’as pas reçu ma lettre, c’est encore pire : car non seulement j’ai perdu le montant du timbre, mais en plus, ça prouve que le sort est vraiment contre nous ! Après les dentistes, les professeurs de dessin, les pions, les pères, les mères, les temps et les contretemps, voilà que c’est maintenant l’Espagne, qui s’en mêle !
Deux Francs vingt. Tarif rapide. Marianne timbre rouge, léché deux fois pour être sûr que ça tienne.
Et ça tient bien, pas de doute.
Mais les valait-elle, au moins, ces deux francs vingt, cette lettre, à tes yeux ?
Et puis, un timbre à deux francs, pour une première lettre de première importance, c’est un peu léger, quand j’y repense. L’envoyer en recommandé aurait été plus sûr, et avec accusé de réception, encore davantage ! Sauf qu’un envoi en recommandé fait un peu trop sérieux, et ta mère l’aurait sans doute ouverte à ta place, cette lettre …
A moins que tu aies oublié, tout simplement …
Non. Ce n’est pas possible, ça, d’oublier d’envoyer une lettre à celui que l’on aime ! Cela signifierait que tu ne m’aimes pas, un oubli pareil !
Tu m’aimes ?
Une lettre de toi aurait constitué une preuve, quelque chose de palpable, de concret, de réel. Quelque chose qui m’aurait rassuré. Sans preuve d’amour, il n’y a pas d’amour possible ! Cette lettre, pendant ces vacances, elle était tout simplement essentielle … et voilà que samedi midi est passé, et que le facteur ne repassera pas avant lundi.
Je me demande si je n’aurais pas mieux fait de la mettre à la poubelle, ma lettre, au lieu de la corriger des dizaines et des dizaines de fois jusqu’à la connaître par cœur …





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