Lundi 19 mars 2007
[— Au fait, tu en es où, à l’appartement d’en face ? Ça avance comme tu veux, tes travaux ? Tu en es au carrelage, cette fois ?]
Dans le mille.

D’abord, ma mère semble gênée. Puis elle jette un regard en coin sur la réaction de mon père, tout en faisant mine de se préoccuper du verre vide de ma sœur.
— Le carrelage, c’est pour la semaine prochaine … En ce moment, je pinaille sur les sanitaires … La plomberie, c’est coton ! Il y a un radiateur à déplacer, et puis j’ai déjà perdu beaucoup de temps à refaire l’installation électrique … C’était tout à refaire ! Rien aux normes ! Les couleurs des fils n’étaient même pas respectées ! Tu parles d’un travail de professionnel ! Il n’y a vraiment plus de gens sérieux, dans le bâtiment, maintenant ! Un mec consciencieux, à notre époque, il se ferait vraiment des couilles en or …
Et voilà. Le tour est joué ! Le voilà parti sur l’éducation nationale, qui privilégie toujours les têtes pensantes à la place des métiers manuels, et qui, du coup, se retrouve responsable de la situation dans laquelle on se trouve aujourd’hui, avec des ouvriers sous qualifiés, avec parfois des artisans encore moins qualifiés, qui se mettent à leur compte avec des entreprises alfatutto qui vous font la maçonnerie, la charpente, le carrelage, l’électricité, la plomberie, les tapisseries …
— On ne peut pas être bon dans tous les domaines ! Il n’y a pas assez de bons spécialistes, chez les artisans !
Et bla bla bla, bla bla bla.
Le rendez-vous avec le proviseur est bien loin, maintenant, d’autant plus qu’à cause de ce problème d’électricité qui n’était pas aux normes, mon père n’est pas dans son planning, ce qui le met très en colère et qui le fait pester contre la sauce bolognaise qui est trop salée, et du coup, Maman se vexe et quitte la table prématurément, et puis mon père s’étonne de ce départ intempestif, et il jette un coup d’œil à l’heure sur le four, celle qui avance toujours de dix minutes pour que personne ne soit jamais en retard, et il se saisit d’un flan dont il ne fait que deux bouchées, enroule sa serviette de tables dans son rond marqué Victor, se lève en faisant crisser la chaise en bois qu’il n’a pas encore eu le temps de recoller depuis la dernière fois que Papi Albert, dit Papi Albert Ier le Gros, s’est assis dessus, il fait la bise à Virginie sa petite fille adorée, nous demande d’être sages avec Maman, et à ce soir, mais pas pour longtemps, parce que j’ai du boulot, et il faut que je le finisse, cet appartement, il faut passer à autre chose, maintenant !
Moi, je me lève de la table et m’empare de la tarte aux prunes encore vierge, bien gardée comme un trésor sous son petit papier d’aluminium, et je fais :
— On entame la tarte ?
Benjamin et Virginie ne se font pas prier.
C’est bon, le dessert.
Surtout lorsque ça a le goût de la victoire sur un père qui veut toujours se mêler des affaires qui ne le regarde pas !
Et puis Maman est revenue, et comme je lui avais déjà servi un bout de tarte sans qu’elle me le demande, j’ai même eu droit à rajouter tout le sucre que je voulais par-dessus.
Les prunes, c’est aussi bon que les brunes.
N’est-ce pas, Marina ?
Par JEPEH & BREGMAN
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Publié dans : 30. Heureusement qu'il y a Cliff Barnes
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