[— Il a une bonne situation, son père, au moins, j’espère !]
Mon père a les yeux noirs. Un noir qui peut varier du regard sombre, jusqu’à la menace de mort ! Il n’aime pas que son autorité ne soit pas respectée, mon père ! Plus tard, il faudra vraiment que je me souvienne de cela, si je ne veux pas avoir à répéter le même schéma familial, avec mes propres enfants !

Je baisse la tête :
— Sa mère travaille à l’intendance du collège. Mais son père … je ne sais pas …
Lâcheté. Veux-tu me lâcher ? Sale bête !
J’évite soigneusement de prononcer le mot divorcé. Je connais déjà la rengaine : les enfants de divorcés finissent toujours par divorcer, et patapi patato, elle te fera cocu dans le dos …
— Comment ça ? Tu ne sais pas ce que fait son père ?
Il est choqué, mon père. Choqué que l’on ne commence pas, lorsque l’on rencontre Marina pour la première fois, par lui demander d’abord ce qu’il fait, son père !
— Il vit quelque part en montagne, je ne sais plus où … Avec sa mère, ils sont, euh ... comment dirais-je … je crois qu'ils sont séparés …
Ma mère laisse échapper un petit cri d’indignation.
C’est bien ma veine.
Nous ne sommes pas encore au dessert, que j’ai droit à leur rengaine.
— Et sinon, Florent, il en reçoit, des lettres d’Espagne ? se moque Maman, après quelques dizaines de secondes de répit gagné grâce à l’appétit féroce de mon frère.
Lorsqu’elle est curieuse, ma mère, elle utilise toujours la même stratégie, pour faire parler l’ennemi : le transfert de sujet sur une autre personne ! Mais moi, ça ne me fait pas parler, ça, ça me fait même tout le contraire, parce que ça me fatigue, ça me fatigue, ça me fatigue … Vous ne pouvez pas savoir à quel point ça me fatigue, toutes ces conneries …
Alors je me félicite vivement d’avoir accepté d’apprendre le latin pour avoir des cours à une heure, je plie ma serviette et grimpe à nouveau les escaliers quatre à quatre, comme si le prof de gym ne nous avait pas déjà exterminé la jeunesse, ce matin, et me réfugie dans la salle de bain, afin de me brosser tout l’appareil dentaire dans les moindres recoins.
Je ferme la porte, à double tour.
Pour la première fois de ma vie, je réalise que, sur cette Terre, il n’existe pas de clef véritable, pour se barricader contre toute la bêtise humaine !
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