Je suis arrivé un peu avant treize heures. Tu es avec Clémentine.
Je pose mon cartable, et je lui fais :
— Tu as reçu sa lettre, à Marina ?
— Non, elle répond. Je n’ai pas regardé, aujourd’hui …
— Et toi ? t’es-tu empressée de demander, les yeux tout rallumés.
— Moi, oui … je réponds.
Je suis pensif.
Plein d’inquiétude.
Tu sais, ce genre d’inquiétude que l’on a quand on réalise tout à coup l’ampleur de toute la maladresse dont on dispose pour faire face à cet inévitable numéro de funambule sans filet … Ce genre d’inquiétude bourrée de pressentiments, indomptables et complètement impuissants, mais qui t’obligent à continuer les gestes de ta propre catastrophe, tandis que tu sais déjà pertinemment, tout au fond de toi, qu’il est déjà trop tard pour faire demi-tour …
L’extrémité de mes doigts est saccadée de petits mouvements nerveux, convulsifs, mes jambes se mettent à trembler ; ma vue, fatiguée, se trouble ; j’ai la gorge sèche, les lèvres qui restent collées, et la langue paralysée …
C’est la première fois, que je ressens ce genre d’émotion : une espèce de vieillesse précoce, une sensation d’usure corporelle qui arriverait avant l’heure, sans rendez-vous ni présent, un truc dont il faudrait pouvoir se débarrasser au plus vite, mais qui est déjà rentré chez vous, pour se mettre incognito à la table de vos commandes manuelles !
Plus tard, parmi des dizaines et des dizaines d’émotions différentes, celle-ci, je la reconnaîtrai parmi cent mille, tant elle est sordide !
Cette émotion, c’est l’intuition, certaine, de savoir que l’on est exactement en train d’effectuer les derniers gestes qui précèdent la chute, et ne pas pouvoir s’en empêcher ! Ne rien pouvoir faire pour arrêter l’inéluctable ! Ne rien pouvoir contre l’irréparable ! Un peu comme lorsqu’un beau vase, qui n’est pas le vôtre, est en train de tomber par terre par votre faute, et que sa chute semble durer une éternité tant votre esprit a le temps de réaliser combien votre maladresse sera impardonnable, et ce vase, irremplaçable !

La certitude de savoir que l’on ne sera pas à la hauteur, que l’on va manquer la seule marche qui se présente à soi, et que, toute la vie durant, on n’aura plus que cette marche ratée sur le fond du cœur.
Je me tais, je parcours le sol, ce fragment de sol que je connais déjà par cœur, ce fragment de sol qui semble avoir toujours été gravé là en moi … Autour de nous, les autres s’agitent, ils parlent, ils rient, ils bougent, pendant que tout, en moi, se déroule comme un film au ralenti, jusqu’à cette musique céleste interne, qui m’envahit et m’inonde … Je sens les pulsations de mon pouls se ralentir, se figer … Sans le savoir, tout, en moi, est déjà prêt pour que j’accepte, bientôt, de passer toute ma vie à ne savoir que descendre et retourner à la mine de ces inestimables images si précieusement accumulées.





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