Matières

Lundi 25 juin 2007

Dé-libérations (chapitre 36 épisode 5)

 

 
[— Ah … ça, pour me regarder, elle me regarde … Elle me regarde tellement que, parfois, je me demande si elle ne me fait pas les gros yeux !]
Les filles, c’est compliqué. Une fois, ça te regarde dans le blanc des yeux avec un sourire béat, et la fois d’après, ça te regarde pas, ou alors d’un mauvais œil, d’un regard accusateur ou d’un regard qui te prend de haut. On ne sait jamais sur quel pied danser. A l’infirmière, je pourrais lui demander ce qu’elle en pense, mais je crois qu’elle ne saurait pas répondre, qu’elle ne serait pas objective, qu’elle ferait semblant de vouloir me comprendre, mais qu’elle resterait tout de même vachement du côté des nanas, alors, je préfère me taire, et attendre patiemment le moment tant convoité où cette maudite porte de prison me rendra enfin ma liberté !
— Qu’est-ce que tu lui as donc fait, pour qu’elle te fasse « les gros yeux » ?
Qu’est-ce qu’elle m’énerve, avec ses questions de psychologue scolaire … Est-ce que j’ai besoin d’une leçon de psychologie, moi ? Hein ? Ce dont j’ai besoin, c’est de cinq minutes de récré, bon sang de bois !
 
— Il est quelle heure ? je murmure timidement.
 
Elle ne m’écoute pas. Elle s’est lancée dans un discours bien plaqué, une espèce de vieux cours ressuscité, qu’elle semble bien heureuse d’ajouter au poids de ma croix. Moi, tout ce que j’entends, c’est le tic tac et tic et tic et tac au tac de cette horloge emballée que plus rien ne semble vouloir arrêter.
 
Il me reste une seule alternative socialement acceptable : feindre la vessie pleine ! Lui faire comprendre, à cette infirmière, que certains discours trop solides ont parfois le don mal estimé de me provoquer une fuite intempestive des liquides !
Pour cela, rien de plus simple. D’abord, se dandiner sur ma chaise comme si une musique inaudible s’emparait de mon corps de tout entier, et ensuite, se laisser aller à l’accélération de la cadence et à l’amplification des mouvements.
 
Comme cela ne suffit pas, je finis par me lever de ma chaise. Me lever, m’asseoir, me relever, m’asseoir encore, et puis me relever encore, me dandiner sur place, aller jusqu’au mur, revenir, faire le tour de la chaise, m’emparer du dossier, se mettre à genou, le mordre à pleines dents …
 
— Je crois que je ne vais pas pouvoir tenir encore longtemps, j’ai lâché.
 
Cette évasion n’aura donc rien eu de prestigieux, mais ce qui compte, c’est d’atteindre le but que l’on s’est fixé, n’est-ce pas ? Or, mon but, n’était-ce pas de rejoindre Marina avant la fin de la récré ?
 
 
 

Sans gloire ni honneur !

 
 
 
Mais au moment où je m’engage dans la première marche des escaliers qui descendent dans la cour, la sonnerie se met à retentir.
Arrivé devant le numéro de salle de notre cours suivant, mon enthousiasme de dernière minute est aussitôt réduit à néant. Non seulement le prof est déjà venu chercher les élèves, mais, en plus, ils sont tous en train de s’engouffrer dans le bâtiment D, à trois cent mètres de là.
 
D comme défectueux, dédaigneux, déplaisant, défavorable et désastreux.
En plus, je ne sais même pas si quelqu’un a pensé à récupérer mon cartable.
Par JEPEH & BREGMAN - Publié dans : 36. Tel est pris qui croyait prendre
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