Matières

Mardi 9 mai 2006

Des plantes et des lunes (chapitre 1 épisode 7)

[…que même si j’étais le plus malheureux de tous les hommes de cette terre, je ne pourrais pas m’empêcher de me sentir comme sur un petit nuage !]

Pour cette raison, rien que pour cette raison, que je trouve d’ailleurs raisonnable et suffisante, Marina, c’est la fille que je préfère.

Non pas que sa manière de lâcher son sac parmi les nôtres soit plus délicate et attentionnée que quiconque, mais parce qu’il y a malgré tout une grâce majestueuse, envoûtante, qui fait d’elle une séductrice à part dans son genre. Chaque jour, renifler son délicat parfum, de jolie femme en train d’éclore, me procure un plaisir ineffable dont je n’oserais exposer les conséquences, de peur de paraître grossier et indélicat. Son ensemble noir et blanc à rayures horizontales, sa minijupe dirons-nous pratiquement au minimum de ce qui peut se faire dans le domaine du décemment correct, ses jambes au galbe parfait, sa coquetterie inégalable, sa gentillesse, sa simplicité, son élégance, son intelligence, sa féminité, sa répartie, tout cela fait de Marina une espèce de Lolita dont il serait hélas, pour nous, pauvres adolescents puérils, puceaux et encore plein d’acné juvénile, très périlleux de tomber amoureux …

Elle veut être professeur de français, Marina. Prendre petit à petit la place de ces vieilles profs immuables et indélébiles, qui n’ont jamais rien eu d’autre à lui apprendre, à elle, dont les rédactions décrochent toujours l’honneur d’être distribuées à toute la classe en guise de correction, qu’il serait désormais de bon ton qu’elle se mette au plus vite à dessiner les ronds des i comme tout le monde.

Parce que sa particularité, à Marina, en plus de celle d’être ce que l’on peut appeler une belle plante, c’est de mettre des gros ronds au-dessus des i, en guise de points. Ça ressemble presque à des zéros, comme si c’était un moyen mnémotechnique, pour elle, de ne pas céder au péché d’orgueil au moment où elle se relira. Notre prof de latin nous a révélé, un jour, qu’elle voyait ce genre de fantaisie chaque année. N’importe quoi ! Comme si Marina n’était qu’un clone ! Cette garce a même ajouté, avec un sourire moqueur, qu’elle ne savait pas franchement à quoi cela correspondait, mais que c’était typiquement féminin : les garçons, eux, préférant se laisser aller au plaisir incompréhensible et mystérieux de la gravure en pattes de mouches …

Elle est bien sympathique, notre prof de latin, mais comme elle a été également notre prof de français durant les années précédentes, nous commençons à lui trouver des failles de raisonnement. Il faudrait songer à la reboulonner de temps en temps, à défaut de pouvoir lui vérifier tous les assemblages. Après tout, ils le font bien, pour la tour Eiffel … En plus, quelques sautes d’humeur demeurent régulièrement observables, sans doute liées aux irruptions plus ou moins cycliques de l’activité solaire ou de la pleine lune, ou je ne sais quelle autre machinerie diabolique, qui ferait des femmes d’un certain âge, les premières victimes du phénomène lunatique.

Elle a ses jours, en effet : le jour des bottes noires, et le jour des bottes rouges !

Lorsqu’on la voit déboucher dans la cour avec ses bottes noires, tout va bien. Mais si, par malheur, il s’agit des bottes rouges, alors là, mes amis, figurez-vous que l’on a intérêt à faire ficelle et se tenir à carreaux.

Je ne sais décidément vraiment pas de quoi ça vient, cette influence étrange entre les astres et le caractère, puis entre le caractère et le choix des couleurs … On savait que le rouge excite les bovins des arènes, mais de là à imaginer que cette couleur pouvait également servir d’apparat aux gens déjà excités par les affres de la vie … Si j’étais chercheur, je n’hésiterais sans doute pas un instant à consacrer au sujet tout un programme.

Cela s’intitulerait : « Etude astronomique, selon le cycle lunaire, de l’humeur des femmes et de son influence sur le choix des bottes à mettre en plein hiver ».

C’est toujours long, les titres des thèses des gens sérieux. Plus c’est long, plus cela signifie que ce doit être pris très au sérieux.

 

 

 

 

[tourner la page vers l'épisode 1 du chapitre 2]

 

  

 

 

 

Par JEPEH & BREGMAN - Publié dans : 01. Le petit monde de Charlie
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