Mardi 23 mai 2006
[Que vouliez-vous que je réponde à cela ?]
Les choses étaient claires : il ne servait à rien de vouloir se dresser contre le pouvoir en place, puisque la prise de pouvoir ne serait jamais prise en compte avant que tu te décides à vouloir exercer ton autorité dans d’autres contrées !
La partie d’échec avait été truquée, et je ne m’en étais jamais aperçu.
On m’avait fait jouer, mais j’étais disqualifié d’avance, tout simplement parce que je n’avais pas l’âge.
La nouvelle Constitution, devant laquelle j’eus beaucoup de mal à m’incliner, se voulait terriblement intransigeante. Certes, rien n’était clairement notifié, mais, après de longues heures d’observation, je fus à peu près certain que son texte devait ressembler à peu près à ceci :
« Article premier : ton père et ta mère sont tes tuteurs. Tu leur dois respect et soumission, sans quoi ton avenir empruntera les chemins les plus sinueux et calamiteux de la vie, tel l’arbre fainéant et immature se frayant maladroitement un chemin vers le ciel, et croulant de lui-même vers ses penchants naturels les plus vils et bas.
« Article deuxième : ton père est indestructible. Il est le chef de la famille.
« Article troisième : ta mère t’a mis au monde dans d’atroces souffrances, petit ingrat. Elle est donc nommée vice chef de famille, et tu as intérêt à tout manger ce qu’elle te donne, même si ce n’est pas bon.
« Article quatrième : tout individu raisonnable et bien pensant n’ayant pas encore soufflé les bougies de ses dix-huit ans demeure avant tout un enfant. Par conséquent, cet individu-là, qu’il soit rebelle ou malléable, se pliera donc de gré ou de force aux règles strictes imposées par l’autorité susnommée.
« Article cinquième : du point de vue légal, ton père et ta mère sont responsables de toi, que tu aies toute ta tête ou toutes tes dents. Il est donc complètement immature, de ta part, d’imaginer pouvoir, ne serait-ce qu’un instant, te soustraire à leur autorité. Quand grandiras-tu, putain de bordel de merde ? On ne fait pas des enfants pour les voir rester aussi cons aussi longtemps.
« Article sixième : un entourage de proches a été discrètement constitué afin de veiller étroitement à la bonne application des principes de la présente Constitution.
« Article septième et dernier : lave-toi les mains, brosse-toi les dents, range-moi donc ces légos et file te coucher ! »
Le pouvoir était rétabli et les rouages, bien graissés, car, contrairement à tous les modèles habituels de dictature, celle-ci s’appuyait sur un pouvoir judiciaire quelque peu différent : non seulement les juges étaient des proches (oncles, tantes, grands-parents, cousins, amis, voisins), mais, en plus, leur mode d’action s’appuyait sur un principe de base de l’autorité familiale : la culpabilité. En effet, le principe essentiel de la Constitution demeurait non formulé. Il coulait de source. Non pas un traditionnel « tu ne tueras point », mais : « tu ne causeras pas de peine à tes parents » !
En effet, pour les parents, lorsque les responsabilités tombent, c’est leur image qui se retrouve en première ligne de mire. Or, l’image, pour un adulte, c’est un attribut sensible. C’est fragile : ça se ternit plus vite qu’une goutte de peinture laissée au soleil. Aussi, ne fais pas honte à tes proches, sinon tu les perdras à tout jamais. Voilà ce qu’elle est chargée de t’enseigner, ton adolescence ! La voilà, la règle fondamentale de toutes les vies : n’est adulte que celui qui craint la honte, celui qui est raisonnable et qui sait se tenir ! L’adulte, c’est celui qui ne sort pas du rang ; celui qui ne prend pas ses rêves pour des réalités. C’est peut-être celui qui a su dépasser ses propres parents, parlerions-nous même de dieux, mais cela, de la manière la plus souple et discrète qui puisse être !
Alors, si le dilemme est fondamental (soit j’accepte ma nature d’intellectuel, soit je la renie), la réponse, quant à elle, s’annonce claire et évidente : « tu ne causeras, quoi qu’il en soit, de peine ni à ton père, ni à ta mère ! »
Cette année allait être particulière. Quelque chose en moi était en train de naître, de se métamorphoser, et inconsciemment, je savais déjà que les conflits avec mes parents allaient être inévitables.
Pour quelle raison précise, je commençais à m’en douter, mais ce que je ne savais pas, c’était que cette raison s’appelait précisément …
Par JEPEH & BREGMAN
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Publié dans : 03. Le climat familial
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