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On fait l'appel !

03. Le climat familial

Mercredi 17 mai 2006

 

A quinze ans, il est d’autant plus difficile de se forger une personnalité et de se projeter dans un avenir professionnel, que mon père est un self-made man. Un produit de l’immaculée profession, si vous préférez.
Il sait tout faire, a tout appris tout seul, et ne doit rien à personne.
Il sait non seulement planter un clou, mais également acheter des appartements pour les refaire complètement, en arracher les moquettes et les tapisseries, en abattre les cloisons pour en reconstruire d’autres, remplacer les appareils sanitaires, poser le carrelage et la faïence, faire du béton, refaire les seuils des portes, monter des murs, y poser une charpente puis une couverture, tirer des fils électriques, faire du plâtre, repeindre des façades entières de maisons, planter des arbres, tailler des haies, tondre la pelouse … Le week-end, au lieu de fréquenter les églises, mon père arpente les allées mal rangées des magasins de bricolage. Si certains apprennent par cœur leur missel, lui, préfère potasser les « fiches conseils ». Et si, pour d’autres, le bricolage traîne derrière lui une connotation quelque peu péjorative, pour mon père, ce sera tout le contraire : car bricoler, c’est exister !
Selon lui, on ne vit pas pour avoir, et on ne vit pas pour être : on vit pour faire !

Une fois que l’on a terminé de faire, on détruit et on recommence.

Un  peu comme aux legos.

Sauf que mon père ne joue pas, lui : il « travaille » !

Il est un modèle : un modèle de rédemption, un dieu ! La preuve en est qu’il n’est jamais malade, comme si les virus les plus féroces se devaient de respecter, eux aussi, les dieux du bricolage. Comme il mange beaucoup d’oranges, j’ai longtemps cru que son secret résidait dans ce régime alimentaire très particulier, surtout à l’approche de l’hiver. C’était un tort. Une année, alors que j’avais tout bonnement essayé de l’imiter, j’eus coup sur coup : le rhume, la bronchite, la rhinopharyngite et l’otite. La preuve était faite : il existait un pouvoir que mon père possédait, et duquel on m’avait délibérément éloigné.

J’étais consterné.

Je boudai ma mère une semaine complète durant, persuadé qu’elle y était pour quelque chose. Développant quotidiennement un champ lexical très approfondi sur la fatigue et tous ses maux, elle avait certainement placé en moi des gènes qui n’avaient pas laissé suffisamment de place pour ceux de mon père.

Fils de dieu, je n’en avais reçu donc que les inconvénients : la discipline que cela impose, les complexes que cela nourrit, et la frustration qu’il en résulte. Car mon père a une philosophie bien arrêtée de l’existence, qui commence par un principe fondamental qui régit tout : dans la vie, il n’y a pas de place pour les seconds ! Il faut être le premier à l’école, pour apprendre à être le premier à avoir de l’initiative, le premier à développer les idées, et le premier à aller de l’avant ! Sinon, tu seras un looser, et dans la vie, il n’y a pas de place pour les loosers.

« Aller de l’avant … »

Un de ces dix commandements auxquels il va falloir me rallier sans qu’on me l’ait expliqué.

Je savais que nous pouvions aller à l’avant ou bien à l’arrière, mais aller de l’avant, qu’est-ce que cela veut dire, au juste ?

 

 

 

[tourner la page vers l'épisode 2 du chapitre 3]

 

 

 

Par JEPEH & BREGMAN
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