[Il toussota pour s’éclaircir la voix, et il égrena :]
— D’une part, la rédaction vous permet de clarifier vos idées, d’y voir plus clair en vous et de développer votre propre opinion et personnalité. D’autre part, sans rédaction, les règles de grammaire et de syntaxe vous seraient complètement désuètes. Et puis, à votre niveau, les devoirs sont censés vous éveiller à de vagues notions de philosophie, que vous aborderez plus profondément en classe de terminale … Ça, c’est le discours du professeur académique ! … Maintenant, j’ai une autre raison, plus personnelle, et cependant beaucoup plus « fondamentale » : la littérature, c’est ce qui vous relie à votre moi le plus profond. Prenez un pinceau et peignez, si vous voulez, sculptez ou composez de la musique, créez de l’architecture ou bien faites du cinéma, mais tout cela, c’est de la littérature en application. Car tout cela, c’est de la création. Celui qui touche à la création se réalise lui-même. Vivez toute votre vie sans pouvoir exprimer ce qui est en vous, et vous ne mourrez pas d’une mort tranquille, je vous le garantis ! Vivez une vie entière à côté de vous-mêmes, et, un jour ou l’autre, au moment de vous endormir, lorsque vous ne trouverez plus le sommeil, vous vous souviendrez de ce que je vous dis là : « vous ne pourrez pas d’une mort tranquille ! »
Sylvie suggéra que tout le monde n’avait pas forcément quelque chose à exprimer. Les sportifs, par exemple, qu’est-ce qu’ils ont en à faire, de l’expression de leur être le plus profond ? Eux, ce qui les intéresse, c’est la performance corporelle !
— En effet, car, pour ces gens-là, l’être le plus profond exige d’eux la recherche du dépassement de soi, en tant qu’entité corporelle. Mais, personnellement, je ne suis pas votre professeur de sport, et je me dois de prêcher pour ma paroisse, si vous n’y voyez pas d’inconvénient : pour moi, l’être, au-delà de son image corporelle et matérielle, constitue en réalité une entité spirituelle qu’il ne faut pas négliger. Pour moi, ce n’est pas le corps qui commande à l’esprit, mais bel et bien le contraire. Tout aussi sportif que vous pouvez être, le jour où vous vous retrouvez face à vous-même, dans un fauteuil roulant ou bien tout simplement face à la maladie, la vie vous restituera les choses à leur place : votre corps, c’est l’outil de votre esprit, et c’est tout.
Il toussota à nouveau.
— Adolescents, vous êtes en quête de repères, de balises, de points fixes auxquels vous vous référerez lorsque, plus tard, au sein de l’immense océan que sera votre vie, vous saurez vous raccrocher, quoi qu’il advienne. A vous de parcourir votre chemin ou bien votre traversée, car nul ne le fera à votre place. Cependant, le rôle de vos professeurs, en gros, c’est de vous fournir les bonnes chaussures, ou bien le bon radeau.
Il sourit, satisfait de sa métaphore, et ajouta :
— Et pour ceux qui espèrent pouvoir voler de leurs propres ailes, ce sera plus long. Car, hormis leur tendre et dévoué professeur de français, qui irait sans doute jusqu’à leur fabriquer le papier, s’il le fallait, je ne connais encore personne qui acceptera de leur fournir les plumes !
Et comme pour mieux souligner son jeu de mot, il brandit son vieux stylo à plumes en guise de seul et unique trophée existentiel possible.
— Quel chemin choisirez-vous, le long de votre existence ? Celui de la raison, ou bien celui de l’émotion ?
Mais soudain, quelqu’un frappa à la porte.
Le proviseur apparut et tout le monde se leva en guise de politesse.
— Monsieur Antoine, intima-t-il en s’adressant à notre professeur, merci de passer me voir de toute urgence à mon bureau à la fin de votre cours. C’est au sujet de …
Le prof sembla blêmir.
— Nous avons reçu un coup de téléphone.
[tourner la page vers l'épisode 1 du chapitre 6]
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