Mardi 30 mai 2006
2
30
05
2006
00:05
Me voilà donc en terrain inconnu. A défaut de ne jamais caler devant l’immensité de la page blanche, me voilà tout con devant une forêt de possibilités dans laquelle je ne sais pas comment entrer.
Mon dieu, l’angoisse !
Tâââââââââââââ ! Pas de guide, pas de carte, pas d’indication de directions et pas de mode d’emploi : l’adolescence à l’état pur, avec un monde entier qui s’offre à toi, et une épreuve terrible qui s’empare de toi !
Aïe, aïe, aïe ! Comment s’en sont-ils sortis, les autres ? C’était quoi, leur secret ?
Mon oncle Paul, le grand autiste de la famille, il a réussi à surmonter ça, lui ? Marié, père de trois enfants ? Je rêve, ce n’est pas possible ! Et Lucien ? C’est encore pire. Le genre de mec que tu te dis que si une femme le touche, il est capable de lui mettre un coup de boule sans faire exprès tellement que ça le rend nerveux.
Et mon père ? Comment il a fait, pour cueillir ma mère ?
En plus, je n’ai pas de chance, parce que ce n’est pas le moment de lui en parler, de sa rencontre avec Maman, parce qu’ils ne font que s’engueuler, en ce moment.
Je suis vraiment livré à moi-même, dans cette jungle de mes quinze ans ! Il ne faut pas être un intellectuel, il faut être le premier en classe, il ne faut pas trop draguer les filles parce que tes résultats scolaires vont chuter, il faut se méfier de celles qui te draguent parce que c’est pour ton argent … Et maintenant que je suis prêt à prendre la plus grande résolution de ma vie (n’en aimer qu’une, ne me dites pas que c’est naturel, quand même, bon sang !), eh ben, voilà, personne sur qui compter !
Les seuls qui pourraient m’aider, ce sont encore mes potes. Mais, manque de pot, ils ne sont pas plus avancés que moi, les pauvres.
En fait, c’est partout pareil. Pas d’autre choix que de se débrouiller en adulte pour devenir un adulte. Tu parles d’une logique. Un vrai paradoxe. Du même genre que lorsque tu apprends à plonger dans l’eau depuis le grand plongeoir, à la piscine : personne pour t’aider et tout le monde pour pousser. Et plus tu foires ton plongeon, plus tu t’écrases comme une crêpe contre la surface de l’eau, plus tu les fais marrer, les autres. A se demander s’il n’y a pas un plaisir caché à regarder comment tu vas t’en sortir tout seul, dans la vie.
A moins que …
J’en connais peut-être un qui pourrait m’aider. Un individu pas comme les autres. Un mec hors norme, fait de patience et d’humanité, et d’impertinence et de frivolité.
Un prof pas comme les autres, qui pousse les portes coupe-feu des couloirs comme un cow-boy qui entre dans un saloon, et qui nous parle de la vie comme d’une longue chevauchée lyrique dont chacun demeure le seul capitaine officiel. Un prof à se demander pourquoi il est prof, tellement qu’il diffère de tous les autres, tellement qu’il sait se faire respecter sans jamais perdre son sang-froid. Un de ceux que les autres profs doivent laisser à l’extérieur de leur salle commune, de peur d’attraper la maladie de la remise en cause, celle qui dû lui faire prendre autant de kilos d’un coup, à monsieur Antoine.
Un rebelle d’un quintal qui doit sans doute partager son café avec son cheval, tellement la litanie trop sucrée des vieux socles immuables de l’éducation nationale doit lui sembler accablante.
Il s’appelle monsieur Antoine. Gilbert Antoine.
C’est un phare à lui tout seul, monsieur Antoine. Un gros phare qui fait ses cours en se balançant sur sa chaise, et qui éclaire nos esprits novices et immatures d’une lumière telle, qu’elle te découpe volontiers les brouillards les plus épais de la vie qui t’est livrée en pâture.
Monsieur Antoine.
Le seul professeur de français dont une heure de cours manquée ne se rattrapera jamais en s’immergeant la tête dans les livres. Le seul qui te donne une leçon de poker, quand tu crois qu’il va te parler de ton orthographe, et le seul qui te cite le Petit Prince pour te faire comprendre que l’essentiel est tout simplement dans ce conte.
Quand il monte sur l’estrade, monsieur Antoine, c’est pour nous restituer nos rédactions corrigées, et faire tomber son traditionnel verdict comme un couperet dont on connaît déjà trop bien la froideur :





Fafiots