Gonflé à bloc de ce discours qui tombait à pic, j’avais enfourché mon vélo à seize heures, pour rentrer à la maison au plus vite. J’avais grillé le stop et l’unique feu rouge du parcours en empruntant subrepticement les passages piétons parallèles, ceux qui semblent d’ordinaire réservés aux vieilles dames polies et bien pensantes. Je manquai d’ailleurs d’en renverser deux, dont les paniers en osier avaient failli se prendre dans les rayons de ma roue avant.
Après avoir salué furtivement ma mère qui, elle, balayait frénétiquement la cour en pestant contre l’existence des feuilles, de la terre et du sable, je grimpai quatre à quatre les escaliers jusqu’à ma chambre et m’enfermai à double tour pour y terminer mes devoirs au plus vite. A dix-sept heures, quand seraient arrivés Benjamin et Virginie, mon frère et ma sœur, je ne prendrais avec eux qu’un petit goûter sur le pouce, afin de pouvoir vaquer enfin à mes grandes ambitions : m’atteler à l’écriture de mon journal de bord, et en profiter pour réfléchir à comment faire pour déclarer ma flamme à Marina.
A dix-sept heures trente précises, je fermais classeurs et cahiers d’un air ferme et déterminé. Il me restait bien la leçon d’histoire à regarder, mais mes pronostics sur une éventuelle interrogation surprise le lendemain matin m’encourageaient plutôt à l’impasse qu’à la révision. Non seulement nous avions déjà trois notes pour le trimestre, mais en plus, le prof d’histoire avait l’air, depuis quelques temps, de décliner sous toutes les formes le parfait amour avec la prof de latin. Il devait donc soigneusement éviter de se donner du travail supplémentaire pour ses soirées.
J’étais donc opérationnel.
Je bombai le torse et respirai un grand coup : muni de mon stylo à plume rechargé à bloc, j’étais paré à me graver l’existence toute entière dans le roc !
Mais le plus difficile, ce n’est pas d’aimer : c’est de trouver les mots pour le dire.
Comment voulez-vous que je dise à Marina que je l’aime alors que j’ai pris la mauvaise habitude de le dire, en rigolant, à toutes les filles ? Il faudrait vraiment que je prenne un air grave, sérieux … Or, je n’ai pas l’habitude d’être sérieux, avec les filles ! C’est un truc qui me met mal à l’aise, ça, être sérieux avec les filles. Tu as l’impression d’être tout nu et tout fragile, quand tu ne leur parles pas en rigolant …
Il faut vraiment que je trouve une idée. Un truc qui va me sortir de ce pétrin !
Je pourrais m’arranger pour trouver un prétexte d’absence auprès de mes parents. Une sortie ciné avec le prof de français, par exemple ! Je m’arrangerais pour me trouver juste à côté d’elle, devant un de ces films mielleux dont le contenu n’importe guère. Dans le noir le plus complet, aidé par la petite musique de fond qui s’évertue à faire tomber les acteurs amoureux l’un de l’autre, je m’approcherais d’elle pour l’embrasser tendrement pendant toute la dernière heure du film, jusqu’au moment où un machiniste jaloux et véreux se décide à rallumer la salle.
Ou bien, j’ai une autre idée, plus simple à mettre en œuvre, et plus plausible pour mes parents : me laisser tomber la tête la première sur le goudron de la cour, en jouant les goals héroïques du match de foot hebdomadaire de la classe !
C’est quelque chose qui a un certain succès, ça, dans les films. J’ai remarqué que les héros qui se sont fait mal ont plus de femmes à leur chevet que les autres, un peu comme si dans chaque femme somnolait une infirmière potentielle, une maman protectrice et câline dont le bonheur suprême serait de panser les plaies les plus courageuses des excès masculins les moins respectables.
Ou bien …
Je ne sais pas.
Que faire ? Comment s’y prendre ? Ça n’existe pas, des livres spécialisés, qui me donneraient toute une liste de conseils inébranlables ? Que me conseillez-vous, vous autres ? De m’avancer vers elle le regard profond, et de prendre ainsi mon courage à deux mains pour lui avouer ma flamme tout naturellement ?
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