Matières

Lundi 26 juin 2006

[Et puis, écrire « je t’aime », ça a toujours été plus facile que de le dire en face de la personne convoitée, non ?]
Cependant, un problème persiste : il va falloir avoir l’écriture discrète ! Marina ne le sait pas, que j’écris tous les soirs, vous savez ? Ça ne se dit pas, ces choses-là. C’est comme quelqu’un qui rêve de destin. Il y a des choses qui ne se dévoilent pas, qui ne s’avouent pas. Quelqu’un qui a été publié, ça s’honore peut-être, mais quelqu’un qui écrit dans l’ombre, ça a plutôt quelque chose de risible, voire même de grotesque. Ça s’humilie : Ouh, la honte ! Tu es un rêveur ? Tu te réfugies dans l’écriture ? C’est comme ça que tu te forges un avenir ?
Franchement, ils n’ont pas vraiment tort, non ? L’écriture, n’est-ce pas un peu la pornographie de l’âme humaine ?
Vous avez de la chance, que je sois honnête. Aucun ne vous le dira, bien entendu, mais quand même : lorsque l’on a des projets d’écriture, il vaut mieux s’exécuter en cachette, sous les tables ou derrière les canapés, dans l’ombre ou dans les placards, mais surtout, ne pas vendre la mèche, ne jamais mettre quelqu’un au courant de l’affaire qui se joue, du drame éventuel qui se prépare. Vous devez écrire caché, si vous voulez écrire pleinement !
Car, y avez-vous déjà songé ? Que deviendrez-vous, lorsque les éditeurs vous répondront que vos histoires à dormir debout ne les intéressent pas ? Hein ? Que ferez-vous ?

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Croyez-moi : il vaut mieux se taire. Vivre la double vie en attendant le moment venu.
Ecrire incognito en attendant le miracle.
Car, au vu des chiffres, au vu du nombre effarant de tous ceux qui passent toutes leurs nuits sur leurs manuscrits jamais parfaits, au vu de la quantité phénoménale de tous les ouvrages anonymes qui arrivent par courrier, chaque jour, aux bureaux de réception des plus grandes maisons d’édition, il n’est pas exagéré de parler de miracle.
Etre publié relève de l’inexplicable, presque du paranormal. Un peu comme si, au poker, en conservant une petite paire servie dans les mains et en changeant trois cartes, tu te retrouvais avec un phénoménal full aux as. Certes, il peut toujours y avoir un jeu meilleur, quelqu’un de plus fort que toi, de plus grand, de plus lourd, quelqu’un dont le talent pèse bien plus que le tien, mais, quand même, la vie ne peut tout de même pas se résumer à cette immense frustration qui fait qu’il y a toujours un moment terrible où tu te rends compte que tu n’es jamais le meilleur, bon sang. Non ?
Moi, je ne veux pas d’une vie si triste. Je veux donner le meilleur de moi-même. Si ce n’est pas à mes yeux, que cela le soit au moins aux yeux de celle que j’aime ! Sinon, ce serait tricher, faire semblant, mentir. Trahir, même ! Car laisser croire à celle que l’on aime qu’elle peut se contenter de quelqu’un qui ne donne pas le meilleur de soi-même, n’est-ce pas la trahir ? Et existe-t-il seulement quelque chose de pire que de trahir ainsi celle que l’on aime ?
 
Pour cette raison suffisante, Marina ne saura pas que j’écris. Elle ne saura rien de tout ça. Rien du tout. Elle pourrait se plier en deux devant moi, me faire des courbettes et des promesses de gâteries, que je ne céderais pas. Sauver le mensonge original par le mensonge par omission, c’est la seule solution. Si elle apprenait que j’écris et que mes écrits n’étaient définitivement acceptables par aucun des éditeurs de ce monde, je perdrais la face à jamais devant elle. Pire : je perdrais même l’amour que j’ai pour elle, incapable d’aimer quelqu’un devant qui je saurais d’avance ce que c’est que d’avoir honte !
 
Je ne lui dévoilerai donc pas mon secret, tout comme je ne le dévoilerai à personne, d’ailleurs. Peut-être lui écrirai-je des lettres de temps en temps, des lettres toujours plus enflammées les unes par rapport aux autres, sans doute, mais nous en resterons là.
Les gens que tu aimes le plus demeurent, par proximité logique, ceux qui sont le plus apte à te faire du mal. Mon père a forcément un fond de philosophie véridique dans le discours ! Il a raison ! Dès lors que tu leur confies ce que tu as de plus précieux au monde, à ceux que tu aimes, tu te retrouves tout démuni !
 
« Ah ! Marina … »
 
Mais tout cela est bien joli : il faut que je le termine malgré tout, ce maudit exercice d’anglais.
Par JEPEH & BREGMAN - Publié dans : 07. Il reste le téléphone
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