Matières

Mardi 18 juillet 2006

 

[— La tendresse mène à l’étreinte, comme la mèche à l’explosif ! a déclaré Agnès.]
Je ne pus m’empêcher de sourire à cette citation trop belle pour être d’Agnès. Voilà pourquoi je ne suis pas tendre avec toi, pensai-je : j’ai toujours eu peur des bombes !
— Moi, je suis sûr que c’est vrai. Je l’ai toujours senti, que c’était un pervers !
— Ce n’est pas un pervers, allons ! Ce n’est pas parce qu’il aime bien les femmes que c’est un pervers !
— Et la visite du proviseur, l’autre jour ? Tu crois que c’était pour lui donner un avis de météo ?
— Je n’en sais pas plus que toi, mais qu’importe … Il a peut-être des soucis personnels, dans sa famille … Je ne sais pas, moi …
— Oui, sans doute avec sa femme, qui aurait reçu la même lettre anonyme, par exemple !
Agnès adore les causes salissantes. C’est quelqu’un qui prend un plaisir indicible et évident au contact des déchéances d’autrui. Si, un jour, elle parvient à devenir juge, comme elle l’avait envisagé il y a quelques temps, elle sera un adversaire terrible pour les pauvres avocats de la défense.
Mais soudain, elle me fila un violent coup de coude dans les côtes :
— Tiens ! Regarde ! Il est là-bas !
Monsieur Antoine était sous le préau en compagnie d’une charmante jeune fille : Bénédicte Martin. Le visage grave, il conversait avec elle en jetant des regards permanents tout autour d’eux, comme s’il ne voulait pas que leur conversation ne termine dans des oreilles peu attentionnées.
— C’est elle, n’est-ce pas ? intima Agnès.
— Je ne sais pas. Peut-être, mais peut-être pas … Je ne l’ai pas revue depuis tellement longtemps ...
Je n’eus pas le temps de tourner la langue sept fois dans ma bouche avant de laisser échapper ce mensonge. Je n’avais pourtant pas la moindre raison effective de défendre monsieur Antoine comme je le faisais, si ce n’est cette bonne vieille intuition, fidèle et profonde, qui ne me trompe que si rarement au sujet des gens et de ce que je perçois d’eux.
— Regarde-la ! s’exclama Agnès d’un air écœuré. Elle a l’air complètement amoureuse, la pauvre ! Il doit la faire souffrir, c’est évident !

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C’est fou comme une simple rumeur peut modifier la façon dont on regarde les gens. N’importe quel détail, aussi anodin puisse-t-il être, devient matière à encourager, approuver, exhorter. Le moindre regard, le moindre sourire, la moindre parole devient suspecte et suffisante pour faire l’objet d’une analyse en bonne et due forme, et d’une dissection rapide et précise jusque dans les moindres détails.
Le on-dit, c’est le dictateur de l’intuition.
Pas d’avis personnel, pas de ressenti individuel. Le on-dit alimente la rumeur comme le torrent alimente la rivière, et la rumeur nuit à la raison, comme le venin nuit au sang de sa victime !
Moi-même, d’ailleurs, pas plus sage que les autres, finalement, n’avais-je pas maintenant au fond de moi un léger doute, fourbe et insidieux, qui désirait faire valoir sa liberté de penser par-dessus celle des hommes qui ont le courage d’assumer leurs intuitions jusqu’au bout ?
— As-tu seulement la moindre preuve de ce que tu avances ? demandai-je à Agnès, démuni. Non ? N’est-ce pas ? Alors, écoute ! Voilà ce que je te propose … Moi, je l’aime bien, monsieur Antoine. Ce bruit, cette rumeur, on l’étouffe. Tu n’en parles à personne. Tant que l’on n’a pas la moindre preuve, on n’a pas le droit de salir un homme comme lui. Tu comprends ? Mets-toi à sa place deux minutes, imagine-toi dans sa situation … Si tout cela était faux ? Comment le vivrais-tu ?
— Mais regarde-les ! C’est elle, c’est évident ! D’ailleurs, tu le sais très bien, que c’est elle ! Ne me dis pas le contraire, ça se voit à la façon dont tu oses me dire que tu ne la reconnais pas ! Ce n’est pas elle ?
— Oui, c’est elle.
Autant jouer cartes sur table. Après tout, il n’est pas interdit à un professeur d’échanger quelques mots avec l’une de ses élèves pendant la durée de la récréation, que je sache !
— Ah ! A la bonne heure ! Alors ? Ce n’est pas une preuve ? poursuivit-elle.
— Tu sais, hier, monsieur Antoine, au même endroit, il discutait avec Gilou … Ça ne veut pas dire qu’il se tape Gilou aussi, non ?
Agnès fit preuve d’humanité pendant les cinq secondes qu’elle se donna pour essayer de comprendre ce que j’avais au fond du cœur.
Un être qui fait preuve d’humanité, il ne faut pas le lâcher. C’est comme une brebis sur le point de s’égarer. Ça s’encourage, ça ! On ne laisse pas filer une occasion pareille :
— Je compte sur toi ? C’est notre secret ? insistai-je lourdement.
— Ben … Tu sais, j’en ai déjà un peu parlé autour de moi ...
Je soupirai.
Les femmes, il n’y a vraiment rien à faire. Ce n’est vraiment pas fait pour tenir sa langue.
 
Même la sonnerie du collège était du même avis que moi.
Elle retentit encore plus intensément que d’habitude, pour nous rappeler insidieusement que certaines choses sont faites pour être changées, et que d’autres demeurent … immuables.
 
Par JEPEH & BREGMAN - Publié dans : 09. Rendez-vous avec le bonheur
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