Vendredi 8 septembre 2006
[En plus du flagrant délit de voyeurisme, voilà une sale histoire qui ferait vite le tour du collège !]
La preuve que les filles ne sont pas comme les garçons, c’est que, même amoureuses, leur cerveau constitue de fonctionner.
Sophie a ouvert un œil. Discrètement.
Je suis pris en flag. Rapidement, je lui adresse un coup d’œil complice et lui fais signe de ne pas s’occuper de moi, comme si je n’avais strictement rien remarqué de leur manège enchanté. En guise de démonstration, je saisis une photographie à peine trempée dans le fixateur, et l’accroche maladroitement sur le perchoir des petites pinces crocodiles, qui semblent d’ailleurs m’en vouloir personnellement, à en juger de la force de leurs petites mâchoires sur le bout de mes doigts novices et distraits.
D’ailleurs, Déméter abandonne très vite la vision de ce spectacle pathétique, d’un pauvre type qui se bat avec des pinces crocodiles pour leur faire avaler des photos ratées.
La voie est donc libre.
Les crocos n’ont qu’à s’amuser tout seuls sur le sol, si cela leur chante. Ils n’auront plus rien à bouffer, et qu’ils ne viennent pas se plaindre ! Moi, l’animal qui m’intéresse, c’est celui qui a la bouche grande ouverte avec la langue de Sylvester dedans.
A pas de loup, je m’approche jusqu’à me glisser dans le dos de ce démonstrateur décidément peu loquace. Sophie peut ouvrir les yeux d’un moment à l’autre, je n’ai rien à me reprocher : ce n’est pas donné à tout le monde d’avoir l’occasion de sauver trois crocodiles qui font les pinces mortes au pied d’un tabouret squatté par deux irresponsables de la faune métallique des labos photos des collèges.
Et puis, d’avance, je sais que je bénéficie de trois à quatre minutes d’apnée, qui me suffiront largement à obtenir les renseignements inestimables que l’Indiana Jones que je suis est venu arracher aux lèvres de ces autochtones de l’embrassade.
Tout ce qui m’aura échappé de loin n’échappera pas à cette nouvelle vigilance de premier plan !
Pendant cinq à dix secondes, je crus que l’hémisphère droit de mon cerveau, siège de mes émotions les plus enfouies, allait imposer sa dictature en me faisant me souvenir que, il y a trois ans, Sophie m’avait gentiment proposé d’être à sa place, à Sylvester …
Mais comme ce n’était pas le moment de se laisser aller au regret, à la mélancolie et au suicide, je ravalai courageusement la glotte qui me restait en travers de jalousie, et vins pointer mon nez à deux centimètres de ces amants déchaînés.
Ah ! Marina ! Si tu savais …
Tu sais quoi ? Sylvester et Déméter respirent par le nez ! Tu parles d’une épreuve ! Ce que je prenais pour une véritable apnée n’est en réalité qu’une évasion physique et psychique, effectuée loin et sans risque en dehors de ce monde …
Je suis soulagé. Décolopathé.
Ils n’entendent plus rien, ne voient plus rien, et ne sentent que dalle ! Le monde qui les entoure n’existe plus. Ils ont pris leur billet pour un premier ciel dans lequel je ne suis déjà plus, dans lequel mes photos ne serviraient à rien, et dans lequel leurs yeux sont devenus papilles.
La dictature visuelle ne les concerne même plus, c’est pour dire ! Des cinq sens que nous possédons, les voilà qui n’en utilisent plus que deux : les plus délaissés !
Toujours peu loquace, Sylvester tourne sa langue sept fois dans la bouche de Déméter avant de laisser finalement s’exprimer ses mains à sa place.
Ces dernières, aussi bavardes que des mains d’italien, se mettent à arpenter le joli corps qui s’offre à elles, comme celles d’un musicien qui s’emparerait d’une harpe ou d’une contrebasse pour en extraire les plus merveilleux sons que l’on puisse en tirer.
Déméter se serre alors encore davantage tout contre lui, et lui embrasse les lèvres comme s’il s’agissait de savourer le délice, qui m’est interdit, d’une mangue de Punta Cana bien mûre.
Et là, tout à coup, pris d’une frénésie incontrôlable, sans me soucier de leur silence et des papiers photo, je me précipite vers la porte en criant :
— EUREKA ! ... J’AI TOUT COMPRIS !!!
Par JEPEH & BREGMAN
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Publié dans : 13. La leçon de Sylvester
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