Lundi 25 septembre 2006
[Ses cheveux m’électrisent le corps tout entier, et des frissons se dressent dans mon dos, comme pour des protecteurs fidèles, chargés de m’avertir d’un début qui n’a jamais été aussi proche :]
— C’est ton poignet, qui doit être plus souple … me susurre-t-elle.
Son regard vient alors doucement croiser le mien. Je devine le battement de son cœur à l’unisson avec le mien, sur le point de s’arrêter. Ses lèvres sont si belles et si sensuelles que ce serait une hérésie de ne pas vouloir s’en emparer immédiatement ! Son souffle est chaud, sa peau est douce, et je ressens alors quelque chose que je n’avais encore jamais ressenti auparavant.
Faut-il que je l’embrasse ? Faut-il que je fasse abstraction de cette prison de bienséances qui nous pétrifient, de ces convenances qui nous contrecarrent la rêverie, de ces figurants bien sages et de ces professeurs soi-disant à la page ? Faut-il que je m’empare de leurs torchons de toutes les couleurs, et que j’y mette le feu pour qu’ils nous lâchent enfin la grappe, tous ? Faut-il que je les enferme dehors, que je les interdisse de crayonner, de gaspiller leur temps à vouloir jouer au Michel Ange, alors qu’il serait tellement plus beau de vouloir simplement s’accrocher aux ailes des anges ?
De toute façon, ils sont nuls, tous ! Il n’y en a pas un qui est fichu de nous dessiner un torchon qui ressemblerait au moins à une serviette ! Pas un qui sache se servir d’un crayon comme d’un utilitaire à la rêverie, comme d’un révélateur à la vraie vie !
A quoi bon ?
A quoi bon persister ? A quoi bon s’escrimer ? A quoi bon se voiler la face, avec ces torchons rayés de toutes les couleurs ?
Je veux l’embrasser : c’est tout ! C’est mon amour, que je veux passer en couleur, moi !
C’est sûr, je vais craquer. Je vais sortir de mes gonds ! Disjoncter. Péter les plombs. Dire non avec la tête et dire oui avec le cœur, dire oui à celle que j’aime et dire non au professeur ! Faire le cancre de Jacques Prévert et leur faire bouffer, à tous, leurs craies de toutes les couleurs !
Marina, elle aussi, semble hésiter et se livrer à un combat intérieur terrible pour ne pas céder à la tentation.
Elle joue des paupières, comme une vraie fée de la séduction.
Qu’est-ce qu’on risque, si je l’embrasse en plein cours de dessin ? Que les autres se mettent à nous dessiner ? Que le professeur nous déloge de son cours ? Que le proviseur nous expulse du collège ? Que la ville entière nous bannisse, et que notre « happy end » se passe en direction d’autres contrées moins hostiles au bonheur des uns, et plus tolérantes à la fantaisie des autres ?
Marina semble se raviser. Les filles ont toujours plus de facilité à la patience.
Elle prend un peu de recul, et murmure :
— Tu … Tu as compris ?
Je reste sans voix, amoureux de Marina à jamais, frustré au plus haut point, comme un assoiffé des déserts à qui l’on venait de promettre l’oasis.
J’esquisse un léger sourire de circonstance, et acquiesce. Ce que j’ai compris, surtout, c’est que plus rien n’a d’importance. Le chien peut bien s’arrêter d’aboyer, l’eau de couler, les rivières, s’assécher, les montagnes se noyer, plus rien n’a d’importance.
Ce qui compte, c’est l’amour de Marina.
Les profs pourront bien me mettre les plus mauvaises notes de leurs calepins, et mes torchons de pastels continuer de ressembler à de vulgaires cacas de chien, plus rien ne peut me faire de la peine ni m’atteindre :
« Quand on n’a que l’amour … à s’offrir en partage ... »
Par JEPEH & BREGMAN
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Publié dans : 14. Mathématiques de la fatalité
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