Mercredi 27 septembre 2006
[La classe entière éclate de rire.]
« — Qui souffre lorsqu’il peut s’accuser d’avoir mal agi ! Qui est capable enfin de faire le contraire de ce qui le tente le plus ! De remonter un courant rapide pour durcir ses muscles … alors qu’il lui serait tellement plus agréable de se laisser emporter par lui ! De serrer les poings et de se taire … alors qu’il se sentirait tellement plus soulagé de pouvoir crier ! »
Et sur un ton encore plus solennel, pour conclure ce paragraphe qui semble toucher à sa fin :
« — Un homme, c’est le seul de tous les êtres vivants … que la réflexion et la volonté peuvent faire librrrrrrre ! »
Là, je reprends enfin ma voix normale d’élève sage et discipliné, et termine par les références de l’extrait en question : « Livre de Lecture et de Morale, Cours Moyen et Supérieur, par B. Malignas, Larousse, copyright 1938 ». Et à la place des huées des enfants prodiges, le professeur m’adresse ses applaudissements :
— Bravo ! Ça, c’est de la lecture moralisatrice comme je l’aime ! Il faut que vous fassiez du théâtre, Bregman ! Un moment, j’ai eu peur que vous tombiez dans la caricature facile de votre excellentissime professeur ici présent, mais je me suis vite aperçu que, pour une fois, l’élève dépassait son maître ! Ah, ah ! GENIALISSIME ! … Mais dites-moi, vous … Je vous vouvoie, hein ? Je suis obligé ! Vous …
Il baisse la voix et s’approche de moi. Sur le ton du chuchotement, il me fait :
— Vous ne seriez pas un peu amoureux, en ce moment, Bregman, pour vous surpasser ainsi ?
Marina m’adresse un regard complice plein de réconfort, qui ne fait rien pour atténuer le fard que je viens de piquer.
Moins vingt.
Dans vingt minutes, ma langue sera enfin dans sa bouche et la sienne dans la mienne !
Dans ce bonheur tant espéré, nous échangerons le goût de nos dentifrices, la température de notre salive, nos ADN et nos mycoses !
— Vous ne lui mettez pas une bonne note, monsieur ? s’insurge un cancre du fond de la classe.
— Ah, oui ! Il faut lui mettre une bonne note, monsieur ! Même moi qui le trouve ringard, ce texte, j’ai adoré !
— On a quand même bien fait de le choisir comme délégué, notre petit Charlie !
—Il est librrrrrrre comme un homme, maintenant !
— Allons, allons ! Du calme ! s’exclama le prof. J’en appelle au calme et à l’attention !
Et tandis que tous m’oublièrent peu à peu dans mon coin, sauf Marina qui ne cessa de me faire les yeux doux, je m’évadai à nouveau dans l’élaboration des dernières minutes de ma vie de petit garçon …
Ce moment allait devoir être parfait !
J’allais pouvoir accéder au droit de goûter enfin au bonheur d’aimer et d’être aimé. Accéder au cadeau de tous les cadeaux, à la récompense suprême de ceux qui sont trop longtemps restés sages sur les bancs d’école !
Marina, la fille la plus belle et séduisante de toute la classe, de tout le collège, et peut-être même de toute la ville, allait devenir ma petite copine à moi !
Ce n’était pas merveilleux, ça ?
Et la sonnerie tant attendue de quinze heures cinquante cinq retentit enfin dans tout le pays.
Par JEPEH & BREGMAN
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Publié dans : 15. Charlie brûle les planches
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