Mardi 26 septembre 2006
Je profitais du cours de français pour élaborer un plan béton indestructible de mon rendez-vous. Tandis que le prof nous parlait de morale, et que Jacky me donnait des coups de coude à tout bout de champ pour me rappeler que ah, elle est bien belle la morale, ce salaud se tape sûrement Bénédicte, j’essayais de me concentrer la logique fonctionnelle et cohérente de la suite de mon emploi du temps.
Pour me montrer sous mon meilleur jour, j’avais un plan terrible, qui me demandait une optimisation maximale du temps qui me serait disponible ! Ma chance était de bénéficier de toute la durée de la récréation de seize heures avant que Marina ne m’attende sous le préau. Pendant qu’elle monterait chez elle ouvrir l’appartement et donner un goûter à son petit frère de sixième, moi, je …
— Aïe !
Jacky vient de m’écraser sauvagement le pied. Qu’est-ce qu’il lui prend ?
Cet ahuri me regarde bouche serrée en essayant de me faire comprendre quelque chose avec les yeux.
— Quoi ?
— C’est à toi de lire ! articule-t-il en essayant de faire le ventriloque.
La voix grave et autoritaire de Monsieur Antoine me sort illico de mes élaborations mentales.
— « Commences-tu maintenant à comprendre ce que c’est qu’un homme ? » énonce-t-il.
— Euh …
Jacky me pose son doigt sur la feuille que vient de nous distribuer le prof :
— C’est à toi de lire !
C’est bien ma veine. J’ai horreur de lire devant les autres ! Pour bien lire, il faut y mettre le ton, et si tu y mets le ton, tu sors de la banalité ! Avoir à sortir de la banalité, c’est ce qu’il y a de plus horrible, pour un timide qui veut se faire oublier parmi la masse !
Marina m’encourage comme une princesse qui voit partir son chevalier en croisade.
Bon. O.K. Je vais lire. Tant pis pour le monsieur Antoine ! Il l’aura cherché ! Je me lève de ma chaise et m’empare du texte qui semble si précieux à ses yeux :
« — Commences-tu maintenant à comprendre ce que c’est qu’un HOMME ? »
J’ai pris une voix grave, solennelle et tonitruante, dans le même sillon que venait de me creuser Monsieur Antoine. J’entends certains élèves pouffer de rire : je suis en train d’imiter leur professeur, et je ne le fais même pas exprès … Quand on est bègue au téléphone, on peut également être bègue à la lecture. Ne me demandez pas de quoi ça vient, mais c’est comme ça. Peut-être le fait de se plonger dans un exercice d’élocution sans pouvoir garder un œil vigilant sur son auditoire ? Allez savoir ! Tout ce que je sais, c’est que, quand le bégaiement peut te tomber dessus à la lecture, et que l’on te demande de lire devant toute la classe, tu n’as guère le choix entre être tonitruant ou ne pas être.
Donc, je tonitrue. Tonitruer, c’est s’exprimer !
Et j’en profite pour ne pas trop m’attarder sur la première phrase, afin de ne pas laisser le moindre doute s’instaurer dans l’esprit de mon prof préféré. C’est un peu parano, les profs. Il faut les ménager.
« — C’est un être qui ne s’accepte pas tel qu’il est, et rêve de devenir meilleur ! Qui sait lire en lui-même et y découvrir les VRAIS motifs de sa conduite ! »
J’en profite pour fusiller du regard ce pauvre Jacky qui ne sait plus comment faire pour dissimuler son fou rire.
« — Qui devine d’avance les conséquences, même lointaines, de ses actes ! Qui ne les envisage pas avec indifférence, comme si elles étaient toutes de même valeur, mais qui les juge et dit : »
Je montre le professeur, d’un bras raide comme un panneau :
« — Ceci … est … BIEN ! … »
Je fais mine de montrer des créatures minuscules et rampantes s’agitant sous nos tables :
« — Ceci … est … MAL ! »
La classe entière éclate de rire.






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