Mardi 10 octobre 2006
[— Viens avec moi ! On va aller tirer ça au clair !]
Les deux autres pions ne s’en mêlent pas. Ça a l’air de les amuser, cette intervention exemplaire à la méthode Frustrator. Ça doit ressembler à du spectacle gratuit, un truc d’improvisation auquel tu es obligé d’adhérer !
Mais moi, ça ne me plait pas du tout, qu’il me sabote mon premier rendez-vous comme ça, celui-là ! Je me cramponne aux balustres de la rampe d’escalier, et refuse tout net de suivre ce dictateur !
— Je veux étudier les araignées ! Laissez-moi étudier les araignées ! En plus, il y en a une qui est en train de pondre une centaine de milliers de petits œufs tout blancs ! Vous ne vous rendez même pas compte de l’événement rarissime que vous êtes en train de me faire manquer !
— Je vais t’envoyer en colle pour me nettoyer ce dessous d’escalier, moi ! Tu vas les voir de près, tes araignées, ne t’inquiètes pas ! Tu pourras même vérifier si elles aiment bien la Javel !
— Satyre ! Tyran ! S.S. ! je crie.
Les deux autres pions se regardent stupéfaits. Je suis peut-être allé un peu loin, mais il ne faudrait pas pousser Bregman dans les orties, quand même ! Quinze ans que j’attends un moment d’intimité pareil, et voilà que toute la planète débarque pour me contrarier !
— Aidez-moi donc, vous autres ! lance Frustrator. Vous ne voyez pas que ce pseudo scientifique de l’arachnophobie pique sa crise ?
Alors voilà que les deux autres me tombent dessus en grands renforts, et que tous les trois me tirent vers l’extérieur, comme on entraînerait un sac à patates pas très conciliant, qui aurait très bien compris que là où on l’emmène, ça sent la friteuse à plein nez !
A court d’arguments, je les menace haut et fort de dénoncer leurs pauses fumettes au proviseur :
— Et pis d’abord, il est interdit de fumer dans l’enceinte du collège ! C’est écrit sur les pancartes rivetées partout dans les couloirs, celles que vous faites vous-mêmes frotter aux pauvres boucs émissaires que vous envoyez en colle ! Des milliers de petits œufs d’araignées ne verront jamais le jour à cause de votre pollution toxique et irrémédiable ! D’autres seront incapables de tisser leur propre toile ! Et je ne parle pas de l’odeur de la fumée qui va se répandre dans toute la montée d’escalier ? Vous y pensez, à ceux qui habitent en haut ? Hein ? Vous le savez, qu’il y a des logements de fonction, là-haut ? Peut-être que les gens qui habitent ces logements seront obligés d’aller se plaindre au proviseur, voire même à la police ? Peut-être qu’ils porteront plainte contre vous, pensant que vous ne faites pas votre travail de surveillance, et que cette fumée provient de cigarettes qui se revendent au marché noir dans l’enceinte même de cet établissement ? Si ça se trouve, c’est peut-être même pas du tabac ?
Je prends un air outré :
— C’est de la drogue ? Vous vous droguez ?!
Une bouffée d’oxygène pur s’empare de mes poumons. Ces salauds ont réussi à m’expulser d’un espace que j’avais squatté avant eux !
Tandis que la porte se referme sur son ferme porte automatique, j’aperçois la tête de Marina sortir de l’ombre.
Morte de rire, elle m’adresse un petit salut amusé, comme une fervente spectatrice qui sait que les vrais héros finissent toujours par se tirer d’affaire de toutes les situations …
Le soir, par contre, c’est une autre paire de manche. Il va falloir que j’explique à mes parents comment j’ai réussi à me prendre cet avertissement qui ne colle pas très bien avec mon profil de délégué tête de classe, et à mon parcours scolaire qui avait su rester jusque là sans fausse note …
Par JEPEH & BREGMAN
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Publié dans : 16. Le grand escalier de la vie
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