Mercredi 11 octobre 2006
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Généralement, les repas se passent en famille, car ma mère a une sainte horreur de servir les repas à la queue leu leu. Ce n’est pas un self, ici, elle dit toujours, et elle pose la grosse casserole de son kilo de pâtes bruyamment sur le sous-plat en faïence au cadre en bois, celui que Papi Martial nous a fait parce qu’il est tout content de nous montrer qu’il sait se servir de sa nouveau tour à bois.
Mais là, ce soir, c’est soupe froide et ambiance à la grimace. Toute la famille est en état de siège. Une vraie réunion extraordinaire, sans sel ni deuxième service, sans sourire ni bon appétit. Un vrai conseil de famille, même que si les conseils de classe étaient aussi terribles, ça me ferait vraiment mal au ventre de devoir y aller parce que je suis délégué.
— Qu’est-ce que tu faisais sous des escaliers à étudier des araignées ? me lance froidement mon père. Tu as l’air malin, maintenant, avec ton avertissement et de tes deux heures de colle !
Benjamin et Virginie n’osent à peine relever la tête de leur assiette de soupe, de peur que l’orage qui se prépare ne s’abatte également sur leurs jolis pyjamas à peine froissés. Mon assiette à moi est vide. Cela fait déjà dix minutes qu’elle est vide et que ma mère ne me propose pas du rab. Ce n’est pas que je raffole de sa soupe au pistou, mais là, franchement, sans sucres lents ni dessert, je crois que toute une nuit sans manger, ça ne va pas faire. Ça m’inquiète au plus haut point, cette affaire.
— Il est tombé sur la tête ! souffle ma mère. Je te dis qu’il est tombé sur la tête ! Toujours la tête dans les livres, à force, ça lui a tourné la tête, c’est évident !
— Mais bon sang, qu’est-ce que tu foutais avec ces araignées ?
Ça y est. Ils vont encore cracher leur venin sur les intellectuels et les scientifiques.
Moi, ça me fait cracher les poumons. J’éructe, en en rajoutant un peu pour m’attirer quelques bienveillantes considérations, une petite toux sèche de fumeur qui ne passera pas la nuit.
— En plus, il a pris froid ! s’exclame ma mère en levant les yeux au ciel comme s’il ne manquait plus que cela pour parfaire le tableau. A force de vouloir partir à moitié à poil sans son anorak, ça devait arriver !
Je profite de cette méprise pour remettre une petite couche sur les pions qui faisaient leur pause cigarettes dans la montée d’escalier, mais ça n’a pas l’air de prendre. Ma mère me prescrit une bonne tisane d’eau brûlante qui me prolongera la garde à vue d’au moins une demi-heure.
Je déteste les tisanes brûlantes. J’aurais mieux fait de me taire.
— Tu nous prends pour des cons ? s’énerve mon père.
C’est évident qu’il n’est pas dupe. Pourvu d’une intuition pratiquement animale, mon père a toujours su flairer les mensonges et les petites cachotteries.
Benjamin et Virginie sont renvoyés à leurs brossages de dents. Ils s’en sortiront avec un petit yaourt avalé en deux ou trois cuillères.
— J’aime bien les insectes … je réponds timidement, les yeux noyés dans mon assiette toujours creuse.
Pour dérouter un intuitif, il n’y a pas d’autre solution que de se convaincre soi-même de la véracité du mensonge qu’on veut lui faire gober. Pas d’autre solution que de se créer une espèce de vérité parallèle. Un espèce de microcosme inviolable dans lequel tous les prétextes sont permis.
— Cette année, en cours de sciences naturelles, on laisse un peu de côté le monde des insectes, et je trouve ça un peu dommage … C’est intéressant, d’observer comment vivent les insectes !
— Tu ne veux plus devenir architecte ? s’agace mon père.
— Ben … Si, mais …
— Mais quoi, encore ? Hé ! Il va peut-être falloir atterrir, mon petit bonhomme ! Il faut faire des choix, dans la vie ! On ne peut pas vouloir faire le journaliste animalier et l’architecte en même temps ! Je compte bien prendre ma retraite à cinquante ans, moi, hein ? Les études, ça coûte ! Moi, je veux bien vous permettre de faire des longues études, mais il faudrait voir être sûr que c’est bien le truc que vous avez envie de faire, sinon vous vous les payerez vous-mêmes, vos grandes écoles !
Ma mère tente de calmer le jeu :
— Ce ne sont que des gosses ! Comment tu veux qu’ils sachent ce qu’ils vont faire dans la vie ?





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