Lundi 16 octobre 2006
[— Ah … ça, les caries, j’ai bien connu ! Vous ne vous rendez même pas compte de la chance que vous avez à ne pas souffrir des dents, vous qui avez des parents qui vous ont appris dès votre plus jeune âge à vous servir du dentifrice !]
Si je n’étais pas rentré à la maison avec cet avertissement et ces deux heures de colle, je lui aurais bien touché bien deux mots de la génétique défectueuse, moi, au Paternel. Parce que le dentifrice, ça rend peut-être les dents bien blanches, mais ce n’est pas pour ça que ça m’évite de prendre un cachet d’aspirine à chaque fois que je reviens de ma séance d’orthodontie !
Mais la litanie de leurs frustrations les plus venimeuses est loin d’être terminée, car c’est maintenant au tour de ma mère de prendre la relève, avec encore ce sempiternel discours, qui revient toujours, dans les évocations de souvenirs, comme un mauvais refrain de vilaine comptine. Une comptine que j’ai, du reste, déjà entendu des dizaines et des dizaines de fois : comme quoi elle était la fille aînée de la famille, qu’elle se tapait toutes les corvées des tâches ménagères, de la lessive à la vaisselle, en passant par la popote et le débarrassé de la table … Ah, ça, le débarrassé de la table, ça l’a marqué ! Les deux frères ne levaient jamais leurs fesses de la chaise pendant que les filles étaient corvéables à merci !
— Il y a toujours eu deux poids deux mesures ! Les garçons, c’étaient des rois ; les filles, c’étaient des boniches !
Bla bla bla, bla bla bla. Ma tisane sera bientôt froide, qu’ils en seront encore à s’échanger leurs venins tout bien empaquetés, tout bien confectionnés au fur et à mesure des années, tout bien dissimulés sous leurs apparences d’adultes bien équilibrés, bien comme il faut, bien sous tous rapports.
J’ai droit à tout.
Toute l’énumération de tout ce dont ils ont manqué. Tout ce qu’ils n’ont pas eu, tout ce que la vie ne leur a pas donné, tout ce qui leur est resté en travers de la gorge depuis qu’ils sont nés avec la malchance d’avoir la génétique aggravante, avec cette bonne mémoire beaucoup trop bonne pour toujours tout enregistrer sans jamais rien savoir effacer, toujours tout graver sans jamais rien oublier, toujours tout accumuler sans jamais pardonner.
Si au moins les choses étaient claires : « Moi, quand j’étais petit, j’ai manqué d’amour … »
Mais non. Au lieu de reconnaître que l’on a été privé d’amour, on préfère se voiler la face et me priver de l’amour de Marina : « tu étudieras, tu feras des études et tu auras une bonne situation ! Tu gagneras beaucoup d’argent, tu auras une résidence secondaire, une belle voiture et un hélicoptère ! »
L’argent, c’est la quête d’amour des dépressifs qui s’ignorent.
Voilà ce que j’en pense, moi, de leurs jolis discours, de leurs leçons de morale, de leurs dictatures à deux balles !
— Je peux aller me coucher ? je demande poliment.
Mes deux parents se regardent complètement abasourdis :
— Il s’en fout ! Tu vois : il s’en fout ! Ils sont pourris gâtés, les gosses d’aujourd’hui ! Ils n’ont même pas conscience de la chance qu’ils ont de pouvoir avoir tout ce qu’ils ont ! se plaint ma mère.
— Je m’en vais te leur serrer la vis, moi, pendant les vacances … Tu vas voir ça ! Ils vont apprendre ce que c’est que la vraie vie !
Je jette un œil au carnet de correspondances qui est resté à côté du frigo.
— Vous pouvez me signer mon carnet quand même ? Parce que moi, si vous ne me le signez pas, je risque de me prendre un deuxième avertissement …
— Ce serait tout bien mérité ! s’énerve encore mon père. Si ça pouvait te rafraîchir un peu les idées et te faire prendre conscience de ton comportement complètement immature …
Ma mère se lève de sa chaise et lui tend le carnet :
— Tu le signes toi, ou je le signe moi ?
— Tu n’as qu’à le signer. Je n’ai pas que ça à faire, moi, de signer des aberrations pareilles !
A ce moment-là, je croise les doigts très forts sous la table pour que les foudres ne s’abattent pas sur moi comme un éclair sur un pauvre mouton égaré …
— QUOI ?! s’écrie ma mère. Tu les as traités de « S.S. » ?!
Par JEPEH & BREGMAN
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Publié dans : 17. Jugement du soir, sans espoir
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