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On fait l'appel !

19. Séparation

Mardi 24 octobre 2006 2 24 10 2006 00:19

 

Formidable, ce l’aurait été si Marina était au moins venue au rendez-vous.
 
Au dîner, ma mère me proposa de la soupe.
Je refusai, prétextant un mal de ventre intempestif.
Elle me tendit une tranche de pain complet, que je grignotai lentement afin de forcer mon corps à éprouver la justesse de certains proverbes comme celui qui dit que l’appétit vient en mangeant.
Bof. Rien à faire.
Mon père mit cette soudaine inappétence sur le compte d’une sage prise de conscience de mes exploits de la veille.
— Très bien. Cela signifie que tu es en train de mûrir ! Méditer sur ses comportements est quelque chose de très sain !
Et il se resservit de la soupe pour la quatrième fois, tandis que mes préoccupations, à dix mille lieues de ses certitudes, méditaient sur le comportement d’une Marina qui m’avait posé un effroyable lapin.

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J’avais attendu Marina pratiquement pendant trois quarts d’heure. D’abord cinq ou six minutes, avec l’espoir tenace que ce ne serait qu’un petit retard sans conséquence, et puis chacune de ces minutes s’était progressivement métamorphosée en petit quart d’heure savoyard qui, à mon insu, m’avait complètement déglingué la conscience du temps, tant ma naïveté semblait être interminable à me laisser gagner par la raison.
Chaque porte qui s’ouvrait, de n’importe quel bâtiment aux alentours, était devenue l’occasion d’une authentique décharge électrique, destinée à me raviver un cœur qui, ma foi, s’il avait été un navire, aurait dû depuis longtemps émettre un SOS à qui voudrait bien l’entendre, et jeter ses chaloupes de sauvetage à la mer ! Chaque silhouette apparaissant à un coin ou l’autre de mon angle de vue me dupa dix ou vingt fois, tant mon obstination refusait d’analyser cette donnée visuelle comme une vulgaire représentation d’un être qui n’avait rien à faire au sein de ma vie. Plusieurs fois, on me salua de loin ; mais ce n’était pas pour moi. Plusieurs fois, le concierge du collège, vieux et chauve, m’apparut, en l’espace d’une demi seconde, sous les traits de ma jeune et belle Marina !
Tous mes sens m’escroquaient l’impatience, chacun de mes gestes me trahissait : j’attendais Marina, et elle ne venait pas.
Même un maudit pigeon réussit à me berner plus d’une fois.
 
Mon imagination commençait à me jouer un sérieux tour de désillusion : celui du rêve qui se confronte à la réalité.
Au bout d’un siècle entier de questions perpétuelles qui restaient sans réponse, au bout de toute une existence entière d’énumérations de toutes les hypothèses les plus inconcevables qui pouvaient être, au moment même où je regardai ma montre égrener les dernières poussières de mes édifices mentaux les plus scientifiques, je réalisai enfin combien l’attente demeure la seule mesure pragmatique du sentiment amoureux.
 
J’avais attendu Marina quarante trois minutes sans fléchir.
Quarante-trois fois soixante monstrueuses secondes qui n’en finissaient pas de se figer les unes aux autres, pour ne former plus qu’un immense lac gelé et désert, où le temps tout entier n’était devenu plus qu’un inlassable et continuel « elle ne viendra pas ».
 
Ce fut comme si la glace de ce lac mental se brisa d’un coup.
Qu’est-ce que je fichais encore là ?
Par JEPEH & BREGMAN
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