Dimanche 5 novembre 2006
[— Laquelle ? demanda Jules comme s’il s’agissait de la seule fin possible à la tragédie la plus terrible.]
Je ne pensais pas encore à la corde, et encore moins au saut à l’élastique sans point d’attache :
— Ne pas être mauvais à la première lettre que je vais devoir écrire dans ma vie, articulai-je. D’autant plus que celle-ci, il faudra qu’elle parle d’amour …
— Tu veux lui écrire une lettre ?
— Je n’ai plus vraiment le choix, en vérité …
En sortant du dernier cours, à midi, j’étais un peu frustré de ne pas pouvoir embrasser Marina une dernière fois : un départ en vacances sans pouvoir revoir Marina en tête à tête, c’est un peu comme un dernier adieu qui aurait manqué le départ du train ! C’est un coup du sort d’une atrocité indescriptible ! Un coup de sabre sans vergogne dans la dernière consolation possible d’un type qui n’a déjà plus qu’un gros manque à la place du cœur !
— Je vais partir chez ma cousine, la première semaine … lui expliquait Sylvie.
Sylvie est l’italienne la plus charmante de la catégorie « moins d’un mètre cinquante » du collège. Elle est d’une féminité à vous faire changer d’avis un homosexuel. Pourtant, aujourd’hui, je la vois vraiment comme une fille en trop, qui parle trop, et qui reste trop !
Ne pouvait-elle pas laisser Marina tranquille, bon sang ?
Vas-y que je te raconte mon planning prévisionnel des vacances, celui des dernières passées, celui des prochaines à venir, la quantité de chocolat que je vais m’ingurgiter …
Ma patience, qui n’avait pas encore trouvé les limites primordiales de l’affabilité, s’en voudra, plus tard, de ne pas avoir pu empêcher la crue dévastatrice de ma frustration sur le plat pays de mon moral. Aussi calme qu’une cocotte minute trop bien verrouillée, aussi poli qu’un enfant trop surveillé, me voilà, séducteur que j’étais il n’y a que quelques semaines, raccompagnant ces deux beautés inestimables, comme un gentil toutou bien sage et bien discipliné, qui aurait la naïveté de croire à l’éventualité d’un numéro de lancer de petits sucres s’il ne montre pas les dents jusqu’à la fin du parcours.
Aussi collant qu’un sparadrap dont personne n’arriverait à se défaire, j’avais sans doute réussi à faire croire à Sylvie que ma présence avec elles, à ce moment-là, n’était qu’une manière timide et maladroite de lui témoigner un certain amour pour elle. En effet, au bout d’un certain temps qui me sembla un effroyable gâchis, elle m’interpella pour me dire :
— Dis ! Il faut absolument que tu m’écrives, pendant les vacances, parce que dimanche prochain, c’est mon anniversaire !
Sur le moment, je crus que cette phrase s’adressait à Marina plutôt qu’à moi, mais non, c’était bien moi qu’elle regardait, de ses beaux yeux noirs et ronds, aussi pétillants que du champagne qui n’a pas l’intention de rester comme ça tout seul dans son verre.
Zut !
— J’adore recevoir du courrier, pour mon anniversaire ! insista-t-elle.
Dépité, je jaugeai la réaction de Marina, qui, peu jalouse, me renvoya un petit clin d’œil plein de complicité.
Voyant que nous nous approchions de plus en plus de l’endroit où Marina allait nous quitter, là où nos chemins allaient inéluctablement se séparer pour quinze jours d’abstinence amoureuse complète, j’eus la bonne et terrifiante idée de prononcer :
— C’est entendu ! Tu auras une petite carte pour ton anniversaire ! Mais pour ne pas faire de jalouses, tu sais, je peux t’écrire aussi, Marina, si tu veux !
Ce à quoi, ma comédienne dans l’âme répondit :
— Ah ? Ben oui, tiens ! C’est une bonne idée, ça ! Je t’enverrai une carte postale d’Espagne, alors ! Mais n’oublie pas de m’écrire avant vendredi, parce que je pars vendredi soir !
Et tu as disparu derrière les arbres.
Qu’est-ce que c’est mesquin, les relations d’écoliers, quand on y pense.
Par JEPEH & BREGMAN
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Publié dans : 20. Entre potes
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