Lundi 30 octobre 2006
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— Tu es à la bourre, Charlie ! fit Bernard en tapotant sur le cadran de sa Swatch flambant neuve, qu’il m’exhibait comme un véritable procès verbal.
— Oh ! Hé ! Ça va, hein ? C’est pas une Rolex, d’abord, ta montre !
Evidemment, cette petite remarque pourrait ressembler à une private joke. Mais pour qu’elle le soit, il faudrait que j’avoue savoir de quoi est fait le futur, et ça, c’est un peu embêtant parce que je ne suis pas censé être vieux, moche et chauve comme je le suis, et surtout, je vous ai déjà dit que, pour le moment, je n’avais pas de Doloréan pour voyager à travers le temps.
Par conséquent, revenons à un Bernard plus jeune et moins chauve, lui aussi, qui n’a donc pas encore de Rolex, et qui me reproche de ne pas arriver à l’heure au rendez-vous :
— Ça fait un quart d’heures, qu’on t’attend, exagère Jules sur le ton des lamentations.
Je mets un pied à terre, et souffle quelques instants.
— Désolé, les gars … j’ai dû aider mon père à vider son nouvel appartement.
— Vous allez encore déménager ?
— Non, non. Celui-ci, il est juste en face de chez nous, et puis c’est pour le rénover et le revendre …
Mon père est comme ça. Quand il se lève, le matin, et qu’il ne sait pas quoi acheter, il va voir un agent immobilier, il lui dit bonjour monsieur l’agent immobilier, je cherche un appartement pas cher. L’agent immobilier lui demande dans quelle fourchette de prix. Mon père répète « pas cher », ce à quoi l’agent lui dit que ça ne veut rien dire, pas cher. Alors mon père s’énerve et lui fait comprendre que s’il n’a pas de produit pas cher dans son boui-boui, autant qu’il le dise tout de suite, on gagnera du temps, alors le monsieur de l’agence immobilière change tout de suite de ton, et il lui propose des produits vraiment pas chers, à mon père, et mon père, lui, il est tellement content qu’il signe illico presto la vente, et voilà. Il a acheté un nouvel appartement.
Pas cher.
Il y en a qui font pareil avec le pain, il paraît, mais le pain, tu le manges, et après, tu n’as plus rien à faire. Mon père, lui, il a besoin de s’occuper. La semaine de cinquante-cinq heures étant un peu courte pour lui, il ressent l’irrépressible besoin de devoir se trouver une occupation pour les jours où il ne pourrait pas continuer à faire tout ce qu’il sait faire dans la vie : transformer son temps en monnaie. Time is money, ça se dit, en angliche.
Si possible en grosses coupures, la monnaie, d’ailleurs : c’est peut-être moins pratique à écouler aux péages de l’autoroute, mais ça permet tout de même de voyager plus confortablement et plus longtemps.
Alors mon père achète un appartement, il le vide, il arrache les tapisseries, les sols plastiques, abat les cloisons, évacue les sanitaires, désosse tout ce qu’il peut désosser, et quand l’appartement est bien vide et que ça résonne à l’intérieur comme dans une cathédrale, mon père rayonne comme un nouveau père, et il commence alors à construire son autel.
Euh … Son hôtel.
Un truc avec du carrelage partout, de la faïence jusqu’au plafond dans les salles de bain, des peintures toutes propres, des jolies portes et des belles serrures, des baignoires toutes neuves qui brillent comme si Monsieur Propre venait de passer par là, des prises électriques partout pour brancher des télévisions et des téléphones dans toutes les pièces, des placards tout bien aménagés avec tout plein d’étagères et des double penderies l’une au-dessus de l’autre, des cuisines tellement équipées que tu t’étonnerais presque de ne pas trouver la madame au tablier qui va avec … Bref ! Un appartement pas cher tellement bien rénové, qu’il peut enfin le revendre très cher, mon père !
— Il ne s’arrête jamais, ton père ! s’inquiète Jules.
— Il dit que ça lui ravive la santé ! Que ça lui redonne la patate …
— Il est fou !
Je hausse les épaules. A chacun sa folie. Mon grand-père passe tout son temps dans son jardin, mon père passe tout le sien dans des appartements … Quelle sera ma folie, à moi, plus tard ? Serai-je victime, moi aussi, de la maladie du travailleur fou ? Ou bien serai-je à l’image de l’arrière grand-père que je n’ai pas connu, assis sur son banc tout le week-end à regarder passer et vivre les autres ?
— Bon. On y va ? s’impatiente Bernard.






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