Matières

Mercredi 22 novembre 2006

 

[— Arrête ! je crie. Tu vas griller le moteur !]
Benjamin me jette un œil interrogateur, mais ce n’est pas le moment de le couper dans son élan :
— Tu vas griller le moteur ! je hurle à nouveau.
C’est vrai, quoi ! Il s’amuse à lui faire faire des gros ronds à toute allure, à la ponceuse … Il va la tuer ! C’est comme une vieille dame qui veut valser, à qui l’on se mettrait à vouloir faire danser le rock’n’roll, ça ! C’est fragile, le cœur des ponceuses, bon sang ! Un peu de délicatesse, bon sang !
Je lui débranche la prise illico :
— Oh ! Pétard ! Tu l’as massacré, le volet !
Il y a des grosses marques partout, des traces irrattrapables que l’on aura du mal à faire disparaître, derrière la peinture … Des rayures grosses comme des traces de patinage artistique.
 
Sauf que là, franchement, ça ne fait pas très artistique, tout ça !
 
— Si tu veux mon avis, on n’est pas prêts d’être payés, si le Pater voit ça ! je lui fais remarquer.
Benjamin hausse les épaules. D’un air vexé, il dit :
—Les poutres des chambres, rappelle-toi, quand on les as poncées, on s’était vachement appliqué, non ? Mais Papa, lui, il trouvait que ça n’avançait pas assez vite, alors il a pris la ponceuse pour nous faire une démonstration ! Tu ne t’en rappelles pas ? Je peux te dire qu’il allait bien plus vite que moi, et des traces comme celles-ci, il y en avait bien davantage !
— Ah ?
Je suis un peu sceptique, mais ce petit réconfort me convient bien.
— Buvons ! je m’exclame.
Nous nous munissons chacun de notre grosse bouteille d’eau d’un litre et demi et commençons le concours de celui qui en boira le plus d’un coup.

Oui, je sais, c’est un peu con, des fois, deux frangins … Mais nous, nous avons toujours aimé faire ça, les concours d’ingurgitation ! Avant, quand nous étions plus petits et que nous étions moins fragiles de l’estomac, on faisait la même chose avec le bocal de cornichons ! C’était toujours moi qui gagnais, d’ailleurs ! Fierté oblige ! J’étais le grand frère, et je me devais de servir de modèle, d’exemple, de repère, de cornichon indétrônable !
Une vingtaine de cornichons d’affilée, c’était une bonne moyenne, pour moi. J’adore ça, les cornichons.
Benjamin, lui, c’est le spécialiste de la bouteille d’eau. Quand il en a bu un litre, il se secoue dans tous les sens, et il me fait :
— Tu entends ? Dis ? Tu l’entends, mon estomac ?
Il est temps que ce ponçage d’assoiffés se termine ! Au bout de deux semaines, on ne rentrera plus dans nos pantalons, Benjamin et moi …
 
Ou alors je vais devenir hypersomniaque.
Parce que ce soir, je suis tellement fatigué de ma journée de manutentionnaire vibrant, que je me suis mis au lit à neuf heures.
 
Cette petite activité physique m’a complètement vidé la tête : je ne me souviens plus très bien de ton visage.
Les neurones, c’est vraiment fragile. Il ne faut pas les secouer. Jamais.
 
Heureusement, ceux du cœur sont plus tenaces : jamais je ne me suis senti aussi léger et amoureux, maintenant qu’on les a remis à blanc, ces volets !
 
 
 
Par JEPEH & BREGMAN - Publié dans : 21. Ecrire une lettre
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