Matières

Jeudi 30 novembre 2006

Kamasutra indécent (chapitre 22 épisode 6)

 

[Alors, entendre dire « qu’est-ce que c’est que cette daube ? », forcément, moi, ça me mine ! C’est intrusif, comme réaction, non ?]
 « Tu t’entêtes à te foutre de tout mais pourvu qu’elles soient douces … » chante la cassette.
Les petits sourires en coin et les regards complices fusent, entre ma mère et mon père. Je ne sais plus où me mettre. Adhérer à cette apologie de la fesse douce, c’est, en quelque sorte, affirmer haut et fort une certaine maturité sexuelle que j’aimerais pourtant garder discrète et privée, si cela est possible !
C’est possible ?
 
Tu fais des Ah! des Oh!
Derrière ton ouvrage
Quand mon petit pantalon
Debout et de dos
Sans perdre courage
Dénude tes obsessions
 
Jamais l’écoute de ce tube ne m’aura paru aussi long ! Mon dieu ! Ne peut-il pas tomber en panne, cet autoradio ? Ne peut-il pas en faire une indigestion, de toute cette incompatibilité de générations, et me recracher ma cassette ?

Un instant, des sueurs froides m’envahissent la nuque : heureusement que je n’ai pas opté pour la cassette video, au lieu de cette version audio ! S’ils voyaient le clip, c’en serait fini, de ma scolarité en établissement public ! Terminées, les petites cachotteries présexuelles, les petits rancards en douce, les petits courriers cachés sous le manteau, postés dans le plus grand des secrets ... Je n’aurais plus qu’à affronter l’enfer des pensionnats de garçons, l’uniforme et le sifflet, la rigueur et la discipline, l’exercice et la punition …
Devenir un adulte comme on devient un eunuque !
Et tout ça à cause de parents qui ne comprendront jamais comment l’on peut aimer écouter de la musique pareille !
 
Marina, elle, elle me comprendrait !
Elle aime beaucoup Mylène Farmer, Marina ! C’est une personne sensée, elle, au moins ! Sensée et sensible ! Pas la peine de lui donner des traductions du « nec le plus ultra » et de « Kamasutra » pour qu’elle sache si elle peut aimer oui ou non ce chef d’œuvre du plaisir auditif ! Pas la peine de lui sous-titrer le sentiment pour qu’elle comprenne de quoi il s’agisse !
C’est tout le contraire de mes parents, Marina.
Elle sait même que lorsque Mylène Farmer chante « Horloge ! dieu sinistre, effrayant, impassible, dont le doigt nous menace et nous dit : souviens-toi ! », c’est du Baudelaire, dont il s’agit !
« Qu’est-ce que c’est que cette daube ? »
Cette phrase résonne encore dans ma tête.
Il mériterait vraiment de se faire arrêter par les flics, tiens ! Il vient d’effectuer un excès de vitesse, et il a commencé à doubler sur un ligne continue qui n’était pas terminée !
Ah ! je vous jure ! Je devrais répondre : « C’est du Baudelaire, Monsieur ! Et ce n’est pas n’importe qui, Baudelaire ! C’est un grand monsieur plein de spleen, qui s’est battu toute sa vie contre des fleurs du mal, Monsieur ! Et moi, plus tard, j’aimerais bien pouvoir être un Baudelaire, et j’aimerais bien aussi que mon père me fiche la paix, à propos de mon spleen ou à propos du reste, et que ma mère arrête de se moquer de moi parce que je ne sais même pas encore renifler le vrai parfum des fleurs du mal ! »
 
 
Par JEPEH & BREGMAN - Publié dans : 22. Premières amours
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