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On fait l'appel !

22. Premières amours

Jeudi 23 novembre 2006 4 23 11 2006 00:22

Mélanie (chapitre 22 épisode 1)

 

La première fille dont je suis tombé amoureux s’appelait Mélanie. Elle était blonde, et avait deux ans de moins que moi. J’avais huit ans, et c’était la première fois qu’il m’était possible de croiser des filles avec qui je n’avais pas l’habitude de passer mes journées. Sa mère était institutrice et je n’aurais pas hésité à reculer d’une classe, si je l’avais pu, et si cela m’eût permis de me rapprocher de sa fille !
Car je ne voyais Mélanie qu’à chaque récréation. A neuf heures cinquante-cinq précisément, essoufflé comme un bœuf pour ne pas la manquer à la sortie de son bâtiment, je tâchai toujours de ne jamais perdre une seconde de son apparition dans la grande cour de l’école.
Elle sortait toujours le sourire aux lèvres, entourée de deux amies dont j’ai bien évidemment oublié les visages, tellement qu’elle leur faisait de l’ombre. Elle se dirigeait ensuite toujours vers le même coin de la cour, où elles jouaient alors soit à la marelle, soit à touche-touche, un jeu vraiment bête, puisqu’il suffit de se courir après et de se toucher, pour que l’autre se retourne pour nous courir après et nous toucher à son tour. Un jeu d’enfant, en quelque sorte.
Quoi de plus naturel, d’ailleurs, puisqu’elle avait six ans !
 
J’étais amoureux, et sans doute des plus discrets. Car jamais elle ne l’a su.
 
Un an plus tard, je tombais amoureux d’une fille d’un an de plus que moi. Presque une femme, malgré ses dix ans …
Cela se passa dans le car qui nous menait à l’école primaire : pour un problème de place, ou bien d’humeur, elle se mit à côté de moi. Là, je tombai malencontreusement nez à nez avec une manche de son tee-shirt, qui baillait un peu trop généreusement.
Mes yeux s’écarquillèrent aussi grands que ma bouche, et sans doute laissai-je même échapper un léger cri d’effroi.
C’était le premier choc émotif de toute ma vie.
Aurélie, dix ans, la voisine qui habitait au fond de ma rue, avait des seins ! J’en rougis de confusion jusque presque en perdre connaissance.
Jamais l’odeur des tissus du car ne m’avait paru aussi forte !
Mais elle non plus, malgré tout ce que je fis pour me faire remarquer, ne connut sans doute jamais les sentiments que j’avais pour elle, mon comportement prenant alors une direction tout à fait opposée à toute espèce de rapprochement physique concret : en effet, dès que le car nous posait au même arrêt, matin ou soir, je décampai comme un furet pour arriver chez moi avant qu’elle ne passe devant ma cour. Tandis qu’elle avançait à pas mesurés, je me déchaussais sans perdre une minute, fonçais vers le lavabo me laver les mains à grande eau, et m’accaparais le bureau de mon père en ouvrant les volets et la fenêtre qui donnait sur la cour, tout grand.
J’ouvrais la partition de la semaine, et me mettais alors à frapper les touches de mon piano comme si c’était Beethoven lui-même qui venait de ressusciter !

Du coin de l’œil, j’observais le passage d’Aurélie.
Quand elle ralentissait, j’étais envahi d’une joie incommensurable.
Quand elle ignorait, sans scrupule, l’offrande sonore que je lui adressais, elle avait gagné : j’étais de mauvaise humeur pour tout le restant de la journée !
 
Une seule fois, elle sembla s’arrêter et tendre l’oreille.
Mais au moment où l’immense fierté qu’elle venait de susciter en moi était prête à planter son glorieux drapeau au sommet d’une de mes plus belles gammes, elle se baissa, et refit son lacet.
 
Je refermai la fenêtre, et m’arrêtai aussitôt de l’aimer … au profit d’une meilleure approche de mon petit clavier tempéré.
 
 
Par JEPEH & BREGMAN
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