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On fait l'appel !

23. Regrets

Vendredi 1 décembre 2006 5 01 12 2006 00:23

 

Une chose est sûre : je ne suis pas Baudelaire !
Si j’avais eu la tête de Baudelaire, j’aurais au moins su comment la commencer, cette fichue lettre, que j’ai postée au courrier d’hier !
J’aurais sans doute eu plein de belles choses à te dire, plein d’évanescences à saisir au vent, plein de bon air à te faire goûter … J’aurais avancé parmi les lignes avec l’agilité des petits papillons qui t’amènent le printemps, les ailes bien colorées, la chorégraphie bien huilée …
 
Ah ! si seulement j’avais eu la tête de Baudelaire !

Au lieu de ça, que ma grosse patte, en guise de poésie ! Pas d’ailes pour m’envoler l’esprit, et même pas d’alcool pour me bercer l’enchantement : tel le fauve affamé à qui l’on vient de greffer des sabots, j’avance, sans finesse, vers le souffle voluptueux de tes formes alléchantes ! Tel le rustre qui s’en revient des champs, après sa longue journée de travail, je viens chercher ton amour à bras le corps, sans gêne, sans séduction, sans la moindre hésitation …
Cette lettre était nulle.
Monsieur Antoine m’aurait à coup sûr noté parmi les plus mauvais amoureux de la classe. Te rends-tu compte de ce que cela signifie ? Mon amour pour toi, pourtant immense, est sur le point de paraître tout simplement inexistant.
Que faut-il faire ? Rattraper le facteur ? Lui découper les rayons des roues de son vélo, mettre le feu à sa sacoche, boucher ta boîte aux lettres, la remplir de prospectus en tous genres qui feront en sorte que ma lettre, aussitôt glissée dans la fente, sera immédiatement considérée comme indigeste ?
 
Cette lettre était nulle, et puis c’est tout …
 
Je n’ai pas su trouver les mots qu’il faut savoir écrire pour qu’opère la magie, je n’ai pas su devenir ton petit prince, faire de toi ma petite fleur, te dessiner un mouton, t’apprivoiser, t’arroser, t’embrasser … J’ai échoué. J’ai été minable, déplorable, pitoyable et lamentable. C’est affligeant. Et le pire, c’est qu’il me faut encore attendre, attendre d’abord ta lettre à toi pour connaître ta réaction, et attendre encore la rentrée pour pouvoir me rattraper …
 
Quelle idée, aussi, de nous donner deux semaines de vacances … Quelle idée, je vous jure ! Que font-ils au rectorat ? Que font-ils les responsables des plannings de l’Académie ? Sont-ils vieux à ce point pour ne pas se souvenir qu’on est amoureux, à quinze ans ? Qu’on a besoin de se voir, de passer du bon temps ensemble, de ne pas se quitter, de se bécoter, sous les préaux ou sur les bancs publics ?
 
Le temps m’est devenu insurmontable. Indéfinissable, impalpable, et insurmontable. Quinze jours à t’attendre, c’est quinze jours à ne plus vivre ! C’est quinze jours qui paraissent quinze mille ! C’est une barricade infranchissable qui se dresse désormais contre mes arrogances : une Espagne qui me semble à dix mille lieues de tout ce qui peut exister à portée de main ! Une Espagne qui m’exclue cruellement du jeu et qui me bannit du monde ! Une Espagne qui promène ma chère et tendre dans la fraîcheur printanière des arènes, pendant que je tourne en rond comme un fauve en cage !
Condamné, le Charlie !
Condamné à se morfondre, à se ronger les griffes jusqu’au sang, à ruminer le sable de ses lacunes ! Condamné à se dessiner lui-même les barreaux de sa propre cage, à enrager, à en baver, à devenir fou furieux !
 
Qu’on me la rende, bon sang, ou bien je fais un carnage !
  
 
Par JEPEH & BREGMAN
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